Revue de presse

Me Bonnant entarté: «La crème de Gruyère me va très bien!»

Un attentat pâtissier a visé le célèbre avocat genevois ce mardi à Uni Bastions, raconte la «Tribune de Genève». Mais il a probablement mieux réagi que n’importe quelle autre précédente victime: avec classe et humour

«L’art d’être un avocat est un art littéraire.» Ce n’est pas nous qui le disons, mais un admirateur de Me Marc Bonnant, un internaute qui se nomme «Non sum Marc Bonnant» (@MarcoBonnant). Lequel a twitté une seule fois de sa vie, le 1er septembre dernier, dans un seul but aussi: mettre en valeur ledit maître, qui «adore ciseler ses phrases […]. De passage à l’Université de Fribourg, le virtuose genevois du verbe [avait] enjoint les étudiants à ne pas se cantonner à l’étude systématique du droit, mais à acquérir [des] lettres et [de] la culture», comme on peut le voir sans contestation possible dans cette vidéo:

Seulement voilà. La culture, les lettres, de nos jours, ça peut agacer. Ça peut être interprété comme une manifestation moliéresque de préciosité un peu ridicule. Bref, ça peut titiller quelque manant et le mener à réaliser par exemple un attentat pâtissier, consistant à lancer ou le plus souvent, à «écraser» une tarte à la crème – ou plus simplement, une assiette en carton remplie de crème fouettée – à la figure d’une personnalité lors d’un événement public.

Et «splash!», c’est exactement ce qui est arrivé «mardi en fin de journée» au susdit magistrat, alors qu’il se rendait à un procès public très spécial – le procès de l’Homme – organisé dans la grande aula d’Uni Bastions, à Genève, par le Club genevois de débat. «L’homme de loi, qui a tout de même pris part à la réunion, a été visé dès le rez-de-chaussée», précise la Tribune de Genève (TdG), dans son hilarant compte rendu des faits.

«Un monticule de Chantilly»

Entarté, donc, et plutôt bien, puisque sur la photographie de la «Julie», on aperçoit au moins cinq assiettes en carton, qui corroborent le fait que «vers 18h, en sortant de cours», un témoin visuel a «aperçu Me Bonnant déambulant dans le hall central». Et «soudain, cinq ou six personnes grimées, munies de chapeaux melon et de fausses moustaches, ont brandi des assiettes jetables couvertes de crème et entonnant ce slogan: «Entartons, entartons, entartons les fascistes de salon.» De Me Bonnant, on n’a alors plus vu «qu’un monticule de Chantilly»: «C’était très charivari, gai, pas du tout agressif.»

Mais là n’est pas encore le plus drôle. Car comme à son habitude, l’avocat a su réagir comme… un avocat. Avec classe et distinction. Quoique un peu énervé sur le moment, il avait «très largement récupéré son humour et son flegme» dès le lendemain, pour déclarer à la TdG qu’il était «pour la liberté d’expression» et estimer qu’il fallait «accorder à qui n’a pas de mots» (comme lui) «la possibilité de s’exprimer par une violence sucrée».

Qui plus est, «hasard du calendrier», Marc Bonnant raconte avoir justement parlé attentats pâtissiers «en dînant, la veille de l’attaque, avec Bernard-Henri Lévy, probable détenteur du record mondial de l’entartage»: une dizaine de fois entre 1985 et 2017, énumère Wikipédia. Dès le début de cette pratique joyeusement répétitive, feu l’irremplaçable humoriste Pierre Desproges avait jubilé de ce moment où la télévision française avait «montré la vraie nature des cuistres»:

Comparé à BHL, le Genevois – dont c’était le baptême en la matière – «juge son propre cursus «misérable», mais il fait contre mauvaise fortune bon cœur»: «Esthétiquement, la crème de Gruyère me va très bien, sourit-il. Cela m’a valu un hommage, des affections. Chacun voulait me lécher. C’était très agréable.» Et cela a beaucoup plu à ce célèbre blogueur du Temps, très actif sur les réseaux sociaux:

Trop beau, non? En tout cas beaucoup plus élégant dans l’humiliation publique, Me Bonnant, que Ségolène Royal. En 2006, sur le parvis de la gare de La Rochelle, elle avait été victime d’une agression similaire en pleine campagne présidentielle. Noël Godin, le plus célèbre des entarteurs, avait résumé ainsi le contexte: l’auteur de l’attentat pâtissier «a choisi le moment parfait, après qu’elle s’est exprimée crapoteusement en proposant d’encadrer militairement les jeunes délinquants, de la folie pure».

Mais Ségolène Royal, elle, s’était dite inquiète pour sa sécurité: «Dans n’importe quel pays démocratique, on m’aurait accordé une protection rapprochée. J’ai pris un gâteau, cela aurait pu être beaucoup plus grave… Cet acte doit être puni.» Elle avait aussi exigé des excuses qu’elle n’obtiendra jamais, porté plainte et demandé aux agences de presse de ne pas diffuser les photographies de l’incident. Mais en ce qui concerne Me Bonnant, il rétorque en disant simplement que «cette jeunesse illettrée fait le choix de la tarte; […] si ces gens disposaient des mots, ils choisiraient autre chose que la violence.» Et l’incident est clos.

En 2015, Le Figaro avait rappelé que «la tradition de l’entartage semble trouver son origine dans le court-métrage muet La Bataille du siècle, réalisé en 1927 par Clyde Bruckman, et conclu par une mémorable bagarre générale de tartes à la crème en pleine rue:

Repris à la fin des années 1960 par le Belge Noël Godin, alors chroniqueur de cinéma, l’entartage devint le moyen de ridiculiser une personne publique, au discours supposément fallacieux. C’est un acte contestataire que le Belge définit comme «une lettre d’insultes en acte, qui vous explose sur la tête et vous dégouline dans le cou». Parmi les victimes de cette tradition qui trouve ses origines en terres belges (qui ne sont pas les moins drôles du monde): Bernard-Henri Lévy, donc, Bill Gates, Doc Gynéco, Jean-Luc Godard, Marco Ferreri, Maurice Béjart, Nicolas Sarkozy, Pascal Sevran, Patrick Bruel, Patrick Poivre d'Arvor…

L’enfritage, aussi

Au Plat Pays, l’entartage s’est aussi une fois transformé en… enfritage, lorsqu’en décembre 2014, des frites-mayonnaise avaient été projetées sur le premier ministre, Charles Michel, pour protester contre l’austérité et la destruction d’un modèle social «au nom d’une compétitivité absurde qui laisse le bien-être de la population à la porte des ministères».

Mais Me Bonnant, on le sait bien, considère «qu’il y a au centre, consubstantielle à notre démocratie, une valeur majeure: c’est la liberté; toutes les autres sont des arcs-boutants. […] Tout ce qui la menace nous apparaît l’agression ultime, nous apparaît mortifère et insupportable. Nous transigerons sur tout mais pas sur la liberté d’expression» (Infrarouge, RTS, «Peut-on rire de Mahomet?», 7 février 2006).

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