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Les problèmes que pose la médecine personnalisée sont d’ordre philosophique aussi.
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Opinion

Médecine personnalisée: quelques questions impertinentes

Pour mieux le soigner, comment faut-il concevoir l’être humain? De manière mécaniste en tant que porteur de multiples défectuosités potentielles qu’il s’agit d’identifier, d’anticiper, de corriger et de réparer en continu? Ou comme un tout biologique, psychique, social et spirituel, se demande Anne Sandoz, théologienne

Le système de santé concerne chacune et chacun d’entre nous pratiquement de sa conception à sa mort et nécessite une allocation toujours croissante des ressources financières. Une société doit donc absolument débattre des présupposés et des valeurs sur lesquels elle fonde son système de santé et se demander en fonction de quels critères elle veut en orienter le développement. Sommes-nous d’accord sur les accents à mettre et les évolutions à encourager? C’est à discuter impérativement!

La pointe de la médecine personnalisée

Avec le «Centre suisse du cancer Lausanne», le canton de Vaud se met à la pointe de la médecine dite «personnalisée» et de son corollaire, la bioinformatique, qui récolte et analyse des milliards de données dans l’idée de soigner de manière toujours plus ciblée et individualisée. Magnifique projet qui vise à apporter des solutions à l’un des grands maux du siècle: le cancer. Largement soutenue et financée, entre autres, par les pouvoirs publics, cette entreprise soulève immanquablement la question de savoir quelle médecine nous voulons.

Parmi les présupposés à décortiquer se pose la question de la vision de l’humain ou fondement anthropologique du système. Envisageons-nous l’humain de manière mécaniste en tant que porteur de multiples défectuosités potentielles qu’il s’agit d’identifier, d’anticiper, de corriger et de réparer en continu? Ou le concevons-nous comme un tout biologique, psychique, social, spirituel, en devenir permanent, avec ses imprévisibilités et ses ressources vitales propres? Selon la réponse donnée, davantage de fonds seront alloués à la médecine «personnalisée», prédictive, qui engloutit des moyens colossaux tout en se limitant à des domaines spécifiques, ou en amont pour travailler sur ce qui favorise un état de santé global des individus et de la société.

S’attaquer à la maladie seulement ou encourager la santé globale?

De là découle l’interrogation suivante: voulons-nous accorder la priorité à la recherche pointue axée sur le pôle «maladies» ou allons-nous consacrer une partie des fonds et des énergies à ce qui pourrait améliorer la santé globale des individus? Des changements très concrets seraient rapidement envisageables: par exemple, réviser les tarifs des médecins généralistes en accordant une place au temps d’écoute, revoir les conditions de travail et les grilles salariales des soignants en hôpital, dans les établissements et les Centres médico-sociaux (EMS et CMS), encourager les initiatives pour le développement des liens entre générations. Parler de médecine personnalisée fait en effet rire jaune alors que patients et résidents d’EMS ne peuvent être conduits aux toilettes quand ils en expriment le besoin. Ou que des personnes handicapées à domicile attendent vainement de l’aide toute la matinée par manque de «ressources humaines»…

Repenser la notion de santé

Parallèlement, nous pourrions repenser fondamentalement les notions mêmes de santé, de guérison et de maladie en sortant d’une logique binaire: la santé est-elle uniquement une absence de maladie? N’y a-t-il guérison, comme le suggèrent les questionnaires des assurances-maladie, que lorsqu’un traitement est terminé avec un succès objectivement mesurable? De quoi devons-nous en fait «guérir»? De la non-acceptation de notre finitude? De notre désir jamais assouvi de maîtrise? De notre orgueil et de notre incapacité à reconnaître notre dépendance fondamentale les uns par rapport aux autres?

Enfin, quel but visons-nous: la généralisation d’une médecine 4.0 (big data et quantified self) ou la réhumanisation – faudrait-il même écrire la «respiritualisation»? – de l’ensemble du système, ou les deux? La multiplication à l’infini de traitements extrêmement coûteux, réservés à une minorité, ou l’extension de la santé communautaire, qui table sur une vision de l’humain «debout», libre et responsable? Souhaitons-nous nous placer sous la tutelle numérique ou (re) donner à chacun la possibilité d’être sujet de sa propre existence, dans le respect des attentes, des ressources intrinsèques et des compétences propres? Autant de questions auxquelles il n’y a pas une seule réponse, mais qui devraient ouvrir un débat de société indispensable.

En fin de compte, n’avons-nous pas surtout besoin de percevoir que, d’un bout à l’autre de notre existence, nous serons accompagnés et pourrons cheminer ensemble avec la plus grande humanité possible? Cela serait une véritable «médecine personnalisée».


Anne Sandoz Dutoit, lic. en lettres, théologienne, auteure et chercheuse indépendante


 

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