Revue de presse

Les médias étrangers alignent les superlatifs pour le Gothard

Colossal, titanesque, magistral: voilà les qualificatifs utilisés pour caractériser, tous azimuts, le tunnel qui «rétrécit l’Europe»

Comparaison n’est pas raison. Mais tout de même. En ce jour historique d’inauguration du nouveau tunnel de base du Gothard, Courrier international fait dans le didactique: cinquante-sept kilomètres, c’est «la distance entre Metz et Nancy» ou «l’équivalent de presque cinq tunnels du Mont-Blanc mis bout à bout», le tunnel sous la Manche dépassé de 7 kilomètres. C’est aussi «colossal», et même «titanesque», ajoute Le Progrès de Lyon. «La Suisse voit le bout du tunnel», joue avec les mots Euronews, qui se contente, elle, d’aligner une série de tweets y relatifs.

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«Cette performance réglée comme une horloge suisse, selon Le Figaro, contraste avec les déboires d’un autre ouvrage transalpin, le Lyon-Turin. Décidé en 2001, il devrait être percé, dans le meilleur des cas, en 2030.» Ce qui fait dire à un lecteur du Dauphiné libéré qu’alors que «le reste de l’Europe, en particulier du sud, passe son temps à discuter pour les traversées transalpines et transpyrénéennes», on a ici «tout simplement le résultat de la démocratie. Quand le peuple est consulté et écouté comme c’est le cas dans ce petit pays démocratique, de grands projets voient le jour.» Comme cette «œuvre humaine magistrale», écrit le quotidien belge L’Avenir.

La fête du jour fait aussi que «François Hollande et Angela Merkel ne se quittent plus», s’amuse Le Point. Qui constate qu'«après Verdun, ils se retrouvent» ce mercredi, mais cette fois «en terrain neutre», où ils «retrouveront leur homologue italien, Matteo Renzi». Mais en fait, écrit aussi le magazine français, «cette nouvelle ligne souterraine intéresse principalement Rome et Berlin, car elle va surtout rapprocher le nord de l’Europe de la Péninsule». Elle «rétrécit l’Europe», selon la jolie formule du site de France Télévisions, très documenté.

Ceux qui sèchent

«C’est en tout cas ce message d’ambition continentale que souhaite délivrer le président français» aux côtés de ses deux homologues, lit-on sur Zonebourse, du président du Liechtenstein (sic), Adrian Hasler, du président suisse Johann Schneider-Amman, et du nouveau chancelier autrichien, Christian Kern. Mais «la presse suisse s’est étonnée de l’absence […] des trois plus hauts personnages de l’Union européenne, qui ont décliné l’invitation pour des raisons d’agenda». Mais le site ne les nomme pas, ceux qui sèchent la cérémonie: Donald Tusk, président du Conseil européen, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et Martin Schulz, président du Parlement européen, qui se sont chacun excusés, affirme la Neue Zürcher Zeitung. Il préfère préciser que «parmi les entreprises ayant participé aux travaux […] figurent les groupes français Thales et Alcatel Lucent».

Le Point ajoute que «si le tunnel sous la Manche a pu faire fantasmer les Européens, en revanche, celui du Gothard s’est presque creusé dans l’indifférence». Ce, même si l’on a bien affaire au «projet de tous les superlatifs», dit Radio France international, qui «va être inauguré en grande pompe». Ce projet, ajoute-t-elle, c’est «l’interconnexion ferroviaire au sein de l’espace Schengen, […] le symbole d’une Europe de l’investissement, la preuve de sa technicité industrielle et de sa recherche d’alternatives au transport routier». Mais «le président de la Confédération helvétique a eu quant à lui des mots plus politiques. Il a rappelé qu’à l’heure où l’Europe se crispe sur ses frontières, favoriser la libre circulation reste le meilleur chemin vers la prospérité.»

Comme dans «un film de James Bond»

De quoi répéter, comme Le Monde, ce même titre gag: «La Suisse voit le bout du tunnel»? Le quotidien français publie un article très complet de son envoyé spécial à Amsteg (UR). Plutôt lyrique, celui-ci écrit que «dans ce paysage écrasé par le mont Bristen, qui, du haut de ses 3073 mètres, surplombe le terrain, la voiture cahote jusqu’à un vaste portail de béton qui apparaît à flanc de montagne. Un contact est pris par talkie-walkie avec le central de sécurité qui épie les visiteurs grâce à une caméra. Et le rideau mécanique s’élève. Digne d’une cache de méchant dans un film de James Bond. Il faut ensuite rouler pleins phares dans les entrailles de la terre, sur deux kilomètres, avant d’atteindre un embranchement. A l’angle, un autel dédié à Sainte-Barbe, la sainte patronne des mineurs, rappelle qui a œuvré ici il y a peu. Tout droit, une vaste vitrine donne sur les rails posés à même le béton de la voie ouest du tunnel du Saint-Gothard. Ne manquent plus que les trains.»

Le barycentre hydrologique européen déplacé

Et de conclure sur ces informations à vrai dire peu connues, livrées au Monde par Nicolas Steinmann, qui accompagne le projet depuis 1994 au sein de la société AlpTransit Gotthard: «Au nord du massif du Gothard s’écoule le Rhin, au sud le Rhône et au sud, du côté Adriatique, le Tessin, un affluent du Pô. Afin d’assurer un débit constant pour l’évacuation des quelque 125 000 litres d’eau d’infiltration chaque année, nous prélevons 20 litres par seconde du Rhin, qui finira sa course dans l’Adriatique. Nous bougeons ainsi de quelques millimètres le barycentre hydrologique du continent!» Titanesque et carrément tectonique, on vous le disait. «C’est la nouvelle grande fierté de la Suisse», renchérit L’Alsace, comme s’il y en avait à tous les coins de rue, de ces raisons d’être fier.

La Croix explique pour sa part qu’avec le «passage incontournable des trafics dans cet axe Nord-Sud, la Suisse a aussi voulu réagir contre l’invasion des poids lourds sur ses routes»: «Le nouveau tunnel est avant tout conçu par les Suisses et pour les Suisses, dit Jean-Marc Joan, maître de conférences à l’Université du Littoral Côte d’Opale et consultant sur les questions de fret. La population est en effet très sensible aux nuisances de la route et la Suisse a vocation à taxer lourdement la circulation des poids lourds.» Donc, «tout coup de pouce au fret ferroviaire européen est […] bienvenu. Le 24 mai dernier, la Cour des comptes de la Commission européenne s’est inquiétée d’une baisse des parts de marché du rail depuis 2011 dans les transports de marchandises dans l’Union.»

Ces Suisses qui «la ramènent»

Alors que Bruxelles s’était donné «comme objectif de reporter 30% du volume de marchandises transportées de la route au chemin de fer ou aux voies navigables», déplore le quotidien catholique, la «révolution du rail de la Suisse» fait son chemin, lit-on par ailleurs sur le site de RTL France: elle «a prévu d’en faire des tonnes pour cette inauguration. Autant de tonnes que de montagne qu’il a fallu déplacer pour percer ce tunnel géant. Sur le tunnel du Gothard, les Suisses ont décidé de «la ramener», une fois n’est pas coutume.» Elle veut communiquer vers toute l’Europe, «d’où cette inauguration aussi grandiose qu’une cérémonie d’ouverture de JO».

Et maintenant, donc, place à l’événement! L’ATS, avec 24 heures, précise qu’on va effectivement en entendre parler dans le monde entier. Car «les agences de presse japonaise Jiji Press, koweïtienne Kuwait News Agency, turque NewTR, russe TASS et chinoise Xinhua sont accréditées (..). Elles enverront leurs journalistes aux côtés de ceux […] de l’AFP, de Reuters et de l’agence italienne ANSA. Les téléspectateurs allemands auront aussi droit, comme les Suisses, à du direct: RTL News filmera la manifestation de bout en bout. Nombre d’autres chaînes étrangères, comme la britannique BBC, l’italienne RAI ou la qatariote Al-Jazira, enregistreront des séquences de l’événement pour leurs JT.»

Les gros titres

Ça aussi, dans le fond, c’est ce qu’on appelle du superlatif. Sans compter que «des télévisions, radios ou journaux japonais, chinois, chiliens et canadiens enverront également des correspondants aux côtés de ceux de nombreux pays européens. En plus de médias régionaux du sud de l’Allemagne et du nord de l’Italie, l’inauguration accueillera ainsi des journalistes venus du Luxembourg, de Belgique, de République tchèque, de France, des Pays-Bas, du Portugal et de Suède.»

Et les titres vont déjà bon train, pas seulement dans la presse francophone. Relevons encore ces quelques exemples:

♦ «O túnel de Saint-Gothard, um projeto suiço sem precedentes» (Euronews Portugal);

♦ «Suíça inaugura túnel ferroviário de 57 km, o mais longo do mundo» (O Globo, au Brésil);

♦ «Step inside the world’s longest railway tunnel (The Daily Telegraph)»;

♦ «Swiss Gotthard rail tunnel – an engineering triumph» (BBC);

♦ «New Swiss Tunnel to Speed Travel to and From Italy» (The Wall Street Journal)

Et enfin, ah tiens, un angle inédit, et aussi un titre qu’on pourrait mal interpréter:

♦ «Switzerland to rework relations with EU at Gotthard tunnel opening» (Financial Times);

«Swiss bore their way deep into the record book» («Les Suisses s’enterrent profondément dans le livre des records», dit le Times de Londres)… Hum.

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