Depuis dimanche dernier, les journaux bruyaient de rumeurs, avait déjà indiqué Courrier international. Aussi bien le ministre des Finances, Philip Hammond, dans la Welt am Sonntag, que David Davis, le ministre du Brexit, dans le Sunday Times, ainsi que «des sources» qui partageaient «l’opinion de la première ministre» dans le Sunday Telegraph, tous avaient «commencé à préparer l’opinion publique à l’option» que semblait «avoir choisi Theresa May, celle du Brexit «hard» (dur) ou encore «clean» (net).» Libération préfère, lui, l’expression «Brexit intégral».

C’est donc confirmé. Le Financial Times (FT) avait aussi noté que «l’interview de Donald Trump accordée aux quotidiens The Times et Bild, dans laquelle le président américain élu» proposait «à Theresa May d’établir rapidement un accord commercial entre Londres et Washington», était «une carte de plus» dans son jeu. N’empêche. «Nous quittons l’Union européenne, pas l’Europe», a-t-elle dit, mais c’est bien la version des hardliners qui est au menu, «avec sortie du marché unique, réappropriation totale du pouvoir législatif et contrôle des frontières et de l’immigration», énumère Le Huffington Post.

Bémol rhétorique, «la première ministre a tout fait pour lui donner un visage ouvert», à ce Brexit-là, enchaîne le HuffPo, «insistant sur l’ouverture au commerce international, aux talents du monde entier. Quitter l’UE pour devenir plus global, plus international, tout en assumant l’héritage de son adhésion.» Ce qui froisse, ce mercredi main, un FT jugeant que «le ton rafraîchissant et optimiste» de la première ministre a laissé «beaucoup de détails» dans le flou. Opinion d’ailleurs largement partagée par le conseiller fédéral chargé des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, qui s’exprimait mardi soir dans l’émission Forum de RTS-La Première.

Reste qu'«une absence d’accord vaudrait mieux qu’un mauvais accord», prévient Theresa May. C’est un des «grands principes» expliqués dans ce discours, qui était évidemment «très attendu» et que résume très bien le Guardian. Ce journal n’a désormais plus aucun doute sur son fameux slogan, «Brexit means Brexit». Mais pour ce quotidien-là, c’est plutôt «déprimant», comme perspective. Il explique pourquoi dans son éditorial du jour et aussi comment le volet de la migration sera le plus délicat à négocier.

La politique migratoire au centre

«La stratégie Brexit du gouvernement repose sur une idée simple», avait déjà indiqué le FT, dans un article repéré et partiellement traduit par Eurotopics: «Si la droite modérée ne parvient pas à réformer la politique migratoire britannique, l’extrême droite s’en chargera. Pendant les années qu’elle a passées au poste de ministre de l’Intérieur, May s’est efforcée de réduire l’immigration nette. Elle voit aujourd’hui le Brexit comme l’opportunité inouïe d’atteindre cet objectif. Voilà pourquoi l’immigration est de loin le thème politique qui domine.»

Theresa May le sait parfaitement. Voilà pourquoi aussi «jamais depuis sa nomination […], elle n’est apparue si sûre d’elle», estime la Tribune de Genève (TdG): «Lorsqu’elle a justifié le contrôle de l’immigration par la nécessité de respecter la volonté des électeurs, c’est en fait sa propre voix qui s’exprimait. Lorsqu’elle a justifié la fin de la juridiction de la Cour de justice de l’Union européenne par la nécessité de respecter la volonté des électeurs, c’est toujours sa propre voix qui s’exprimait. Theresa May est indéniablement une «Brexiter» dans l’âme. Les partisans du maintien dans l’Union européenne ont perdu celle qu’ils pensaient être une modératrice, les «Brexiters» sont ravis d’être menés par l’une des leurs.»

Et l’Ecosse, dans tout ça?

Elle est donc «sortie de l’ambiguïté pour faire taire les débats sur le type de relation que la Grande-Bretagne ambitionne de conserver avec l’Union européenne après sa sortie, selon Le Figaro. «Elle a assuré qu’il ne s’agirait pas d’une appartenance partielle, associée ou quoi que ce soit qui nous laisse un pied dedans, un pied dehors». Bref, et c’est là le point capital: «Cela se traduira par la sortie du marché unique», dont l’ironie de l’histoire veut qu’il soit né en grande partie «grâce à la volonté de Margaret Thatcher».

«Et ce même si le devenir du Royaume-Uni semble plus imprévisible que jamais», conclut la TdG. Ce qu’à Zurich le Tages-Anzeiger confirme, l’unité du pays est menacée par la victoire des tenants d’un Brexit dur: «May a toujours interprété la victoire sur le fil des pro-Brexit au référendum comme l’expression d’une colère généralisée du peuple à l’endroit de l’immigration.» Pour l’heure, cependant, «il est encore impossible de mesurer les répercussions qu’aura ce Brexit dur pour la cohésion entre les différents membres du Royaume-Uni. Si les nationalistes écossais avaient proposé de se tenir cois en cas de Brexit soft, la revendication de l’indépendance écossaise revient nécessairement à l’ordre du jour.»

L’Irlande: inquiète également

Et pas seulement. Parce que «compte tenu des rapports étroits qu’elle entretient avec la Grande-Bretagne, l’Irlande devra dorénavant veiller à ne pas acquiescer aveuglément à une politique pro-UE», met en garde l’économiste David McWilliams sur son blog. «Pour des raisons historiques, géographiques et culturelles, écrit-il, nous sommes liés aux Britanniques par des relations très étroites. […] Il est dans l’intérêt de l’Irlande de ne se fermer aucune porte. […] Si notre classe politique tisse des liens trop étroits avec les europhiles élitaires de Bruxelles, la population ne l’acceptera pas. Alors, prévient-il, «par retour de balancier, le pendule repartira dans la direction opposée» dans l’opinion publique. Et à la fin, il y a «l’Irexit, la sortie de l’Irlande de l’UE, dont personne ne veut».

Si, en Europe, Berlin salue «enfin un peu de clarté» outre-Manche, rapportent Les Echos, à Londres, le chef de l’opposition travailliste, Jeremy Corbyn, estime que la première ministre britannique semble vouloir «le beurre et l’argent du beurre». Car parmi les réactions recueillies, il y a celle du président de l’institut économique allemand DIW, Marcel Fratzscher: «La promesse de Theresa May de transformer la Grande-Bretagne en une «nation commerciale globale» après le Brexit est une illusion, tout comme la promesse de Donald Trump de rendre sa grandeur à l’Amérique à l’aide de mesures protectionnistes. Les compatriotes de May doivent se préparer à être très déçus.»

Pour lui, et pour beaucoup d’autres analystes, le Hard Brexit, c’est tout de même «la pire solution possible sur le plan économique».


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