Opinion

Les médias n’ont pas besoin d’aide: leur avenir est radieux

Le parlementaire vaudois et ancien journaliste Fathi Derder prend le contre-pied de l’appel des économistes Jean-Pierre Danthine et Cédric Tille publié dans ces colonnes en faveur d’une intervention de l’Etat pour aider la presse

L’Etat doit soutenir une «presse écrite de qualité», affirment Jean-Pierre Danthine et Cédric Tille (Le Temps du 3 mars). Pour les deux économistes, les autorités politiques ont la «responsabilité» de soutenir cette «presse de qualité». Une proposition bien intentionnée, mais impossible à mettre en œuvre et contre-productive. Car cette réflexion repose sur une erreur d’appréciation fondamentale: elle considère que, a priori, les médias romands n’ont aucune chance d’être rentables. Ce qui est faux. Certes, s’ils ne répondent pas au défi numérique, ils sont condamnés. Mais cette révolution ouvre de nouvelles perspectives: l’information est omniprésente. C’est une chance pour les médias, à condition qu’ils se réinventent. L’Etat doit stimuler cette réinvention, et non pas encourager un statu quo suicidaire.

Qu’est-ce qu’une presse de qualité?

Outre cette erreur d’appréciation fondamentale, sur laquelle nous reviendrons, et en admettant que l’objectif soit juste, la proposition d’«aider une presse de qualité» est inapplicable. Pour deux raisons principales:

• Premièrement, il est impossible de définir une presse «de qualité». Les économistes proposent de créer une «institution chargée de gérer les subsides» et qui procéderait à des «audits réguliers» faits par des «experts externes». Un monstre bureaucratique jugerait ainsi la «qualité» des médias, et trierait la bonne information de la désinformation. Le rêve de Trump, en somme. Or, en démocratie, la définition de la qualité revient aux médias, et ce sont les lecteurs qui valident cette définition par leur fidélité.

• Deuxièmement, certains journaux gagnent de l’argent. Soutenons-nous ces entreprises bénéficiaires pour les encourager? Mais qui veut subventionner avec l’argent du contribuable un groupe de presse bénéficiaire? Ou alors soutenons-nous des journaux qui perdent de l’argent? Et, dans ce cas, comment subventionner un journal déficitaire d’un groupe de presse bénéficiaire, comme Tamedia et Ringier? «On peut lier l’aide au nombre d’abonnés», suggèrent les économistes. Comment? On aide les journaux qui perdent des abonnés et de l’argent? Et on instaure une prime à la médiocrité?

La mesure est inapplicable, et générerait une distorsion de concurrence ingérable. Mais elle est surtout contre-productive. Les subventions tuent l’innovation. «Fabriquer un «journal de qualité» coûte cher», disent les auteurs. Exact. En subventionnant les coûts de production du XIXe siècle, nous décourageons leur nécessaire adaptation au XXIe siècle. Comme l’aide à la distribution postale de journaux, actuellement en vigueur. Pour une industrie mourant de sa lourdeur de production et de distribution, c’est de l’assistance au suicide. Question: quand on peut produire une information ciblée et personnalisée, fait-il sens – tant au niveau éditorial que publicitaire – de livrer quotidiennement à un public non identifié un paquet d’informations dont les deux tiers ne l’intéressent pas?

Nouveau rôle

Aucune subvention n’apportera de lecteurs à des journaux en crise. Certes, dans la forme actuelle, la grande majorité des titres souffrent de la révolution numérique. Il y a surabondance d’informations. Mais est-ce un problème? Ou, au contraire, une opportunité? Les journaux ont la possibilité de réinventer de nouvelles manières de distribuer l’information, moins coûteuse, mais également de la produire différemment, pour et avec de nouveaux consommateurs: les «consom’acteurs» numériques, producteurs d’informations sur les réseaux sociaux. Les informations n’ont jamais été aussi nombreuses, partagées, commentées, et… aussi souvent fausses. Les médias ont perdu le monopole de la production d’informations, mais un nouveau marché s’ouvre, avec de nouveaux producteurs d’informations. Les médias ont un nouveau rôle, indispensable, de coproduction, de vérification, et de validation de l’information. En clair, ils n’ont jamais été aussi précieux pour valoriser des informations qui, certifiées pour un public ciblé, valent de l’or. En résumé, les médias doivent se réinventer, car leur avenir est radieux.

Dans ce contexte, la seule «aide» publique envisageable est un encouragement à l’innovation. L’Etat peut soutenir les recherches qui permettront aux médias leur réinvention, ce que fait l’agence Innosuisse (ex-CTI). Mais subventionner la presse écrite, c’est l’aider à mourir. Un acte politiquement irresponsable. Notre rôle politique est d’encourager l’innovation. Pas la tuer.

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