Revue de presse

Les médias prévoient un jeu de massacre électoral ce dimanche en Espagne

Plus divisés et en colère que jamais, les citoyens se rendent aux urnes pour la troisième fois en trois ans et demi. Pour élire à nouveau un gouvernement minoritaire à Madrid? Au centre des préoccupations partisanes: l’indépendantisme catalan et la montée de l’extrême droite

Il est devenu chef de gouvernement sur un coup d’éclat et a résisté des mois sans majorité. Pourtant, le socialiste Pedro Sanchez peut désormais espérer rester au pouvoir en Espagne. Avec les coudées plus franches (quoique?), après les élections de ce dimanche 28 avril. Rappelons-le: il était donné pour politiquement mort après avoir perdu les législatives de 2015 et 2016, cet économiste de formation de 47 ans qui avait réussi à se hisser au pouvoir en juin à la surprise générale, après une motion de censure couronnée de succès contre le conservateur Mariano Rajoy, coulé par un scandale de corruption.


Pour aller plus loin:


Mais huit mois après, face à la faiblesse de sa coalition minoritaire, le premier ministre a dû se résoudre à convoquer ces élections générales afin de choisir les 350 députés et 208 des 266 sénateurs de la 13e législature des Cortes Generales. Initialement prévues pour juillet 2020, elles ont donc lieu de manière anticipée, quinze mois avant le terme naturel, à la suite du rejet par le Congrès des députés du projet de loi de finances pour l’année 2019. Rebelote: les citoyens se rendent aux urnes pour la troisième fois en trois ans et demi…

Pedro Sanchez en tête, mais…

Alors, que disent les sondages? Courrier international indique que, selon la «macro-enquête» – 17 000 personnes interrogées – récemment publiée par le Centro de investigaciones sociologicas (CIS) à Madrid, reprise notamment par El Periodico de Catalunya, le PSOE de Pedro Sanchez «obtiendrait jusqu’à 30% des voix». Loin devant le Parti populaire (PP, droite libérale conservatrice), «mais loin aussi de la majorité absolue». Ainsi, «pour diriger un gouvernement stable, le leader socialiste devrait, au minimum, obtenir l’appui de la gauche dite «radicale» de Podemos et de petites formations charnières, telles que les nationalistes basques et/ou les indépendantistes catalans». Mais les sécessionnistes n’en veulent pas: ce qu’ils recherchent, eux, c’est la rupture avec la Moncloa. Et avec la Casa de Su Majestad El Rey.

De toute manière, la partie n’est pas gagnée pour le PSOE. Car comme le relève le site Eurotopics.net, le PP et les libéraux de Ciudadanos veulent renverser le gouvernement actuel, en s’appuyant «s’il le faut», disent-ils – mais il le faudra –, sur les voix de l’extrême droite du nouveau parti Vox. Une telle alliance est déjà au pouvoir depuis le mois de décembre 2018 en Andalousie. Les commentateurs dans les médias s’inquiètent donc de «ces fractures qui divisent le pays». A commencer par Le Point, en France, pour lequel l’agenda du PSOE, avec «une augmentation du salaire minimum de 22%, la revalorisation des retraites et des salaires des fonctionnaires, la réglementation des loyers et l’extension des congés maternité et paternité, pèsera sur la compétitivité».

En plus de ces variables «macro», «la volonté de dialogue avec les nationalistes catalans» se heurte à la radicalisation des indépendantistes. Sans compter que «l’Espagne est devenue le premier pays pour l’arrivée des migrants en Europe, ce qui suscite des tensions croissantes». Quoi qu’il arrive, elle «se dirige donc vers un gouvernement faible», de gauche ou de droite, ce qui sera de toute manière «peu propice aux réformes intérieures comme à un fort engagement européen». Pour l’historien Benoît Pellistrandi, interrogé par Le Figaro, ces législatives se révèlent ainsi «cruciales pour les systèmes partisans».

On en est là. Au centre de l’attention, toutefois, aux yeux du site Touteleurope.eu, il y a cette Catalogne. La furie de Barcelone qui «structure, phagocyte, même, le débat politique», explique France Culture. La campagne a également été «parasitée ou alimentée, c’est selon», par le procès des douze dirigeants de la province encore en cours. Cette question divise «profondément la société espagnole» et «révèle aussi des fractures plus anciennes, et peut-être plus profondes», liées entre autres au passé franquiste du pays.

Autant dire qu’il y a là largement de quoi échanger des noms d’oiseaux. Aussi repris par le quotidien conservateur et monarchiste ABC, le sondage du CIS a par exemple été qualifié d’«obscénité électorale» par un haut responsable du PP, sous prétexte que «ce centre de recherche public dépend du gouvernement en fonction, donc est supposément manipulé».

En face, la perspective d’un pacte de la droite «classique» avec Vox est vue par le PSOE comme celle d’un gouvernement «Francostein», dont se moque le site LibertadDigital.com. La formation d’extrême droite comptera: elle est désormais créditée de plus de 10% des voix. Sa vedette, l’ultra-nationaliste Santiago Abascal, assume ouvertement et confirme espérer «réaliser de gros scores», dit Mediapart:

Si ça nous dérange qu’on nous colle l’étiquette d’extrême droite? Absolument pas. Nous perdons bien assez de temps à nous justifier: si nous sommes entrés en politique, c’est pour désigner des coupables, pas pour nous excuser de quoi que ce soit

Cette extrême droite, pour le Corriere della Sera à Rome, c’est d’ailleurs «la seule véritable nouveauté de la campagne électorale». Elle «a besoin des sécessionnistes catalans» qui, «sans vouloir se l’avouer, […] ne seraient pas si malheureux si la droite l’emportait». Même si le PP a toujours promis de «faire reculer les pouvoirs que les séparatistes catalans ont exploités pour saper l’Etat espagnol et ramener le pays aux structures de pouvoir centralisées de l’ère franquiste», rapporte l’agence Bloomberg.

C’est peu dire que la question est à double tranchant, car comme Vox «a déjà une influence démesurée», cela «a permis de maintenir la Catalogne au centre du débat électoral». Notamment grâce aux réseaux sociaux, où c’est «le parti le plus suivi», explique Franceinfo:

La problématique indépendantiste «est d’ailleurs ce qui fait sa spécificité», selon Carlos Conde Solares, professeur d’études hispaniques à la Northumbria University de Newcastle: «Alors que, dans d’autres pays européens, les partis d’extrême droite utilisent avant tout le récit nationaliste pour dépeindre l’UE ou d’autres puissances supranationales comme l’ennemi, Vox s’attaque en premier lieu à l’indépendantisme des Catalans et des Basques, qui constituerait une atteinte à la nation», souligne-t-il dans le média académique indépendant The Conversation.

Ce «diable»-là a d’ailleurs été exclu des deux débats télévisés, ces lundi et mardi. Sa présence aurait pourtant renforcé la position du président du gouvernement, selon Publico, à Lisbonne: en réalité, celui-ci «aurait bien voulu» que Vox y participe, car «il aurait pu mettre PP, Ciudadanos et Vox dans le même sac pour les monter les uns contre les autres. La peur de l’extrême droite est l’arme la plus puissante dont Pedro Sanchez dispose pour mobiliser les électeurs de gauche»:

C’est que «son électorat réactionnaire pense que la démocratie est une guerre culturelle» où ne peuvent pas «subsister des principes comme le dialogue, la liberté, la raison, le partage des pouvoirs, le cosmopolitisme, le pluralisme, la liberté de circulation, la laïcité, le consensus et le libre marché», dénonce un politologue dans El País. Résultat probable de cette atomisation de la scène politique: ces élections de 2019 devraient «achever d’enterrer le bipartisme espagnol, déjà remis en cause par la montée en puissance» de Podemos et de Ciudadanos. Et notamment du fait du vote de l’Espagne dite «vide», ces zones rurales progressivement dépeuplées explorées par Euronews.

A ce dernier stade de la campagne, il reste de toute manière «énormément d’indécis à convaincre», explique Valérie Labonne, journaliste et observatrice de la politique espagnole sur France 24. Dans le jeu des alliances, «les indépendantistes basques et le parti Podemos, bien qu’actuellement en disgrâce dans les intentions de vote, pourraient jouer un rôle décisif». Peut-être davantage que la question catalane, «gérée de manière aussi opportuniste que médiocre» par Mariano Rajoy, selon l’Irish Times.

Et l’Europe dans tout ça?

Ces petites stratégies ont lieu en coulisses, «alors que l’avenir de l’Europe est au cœur du débat public dans de nombreux Etats européens», déplore El País: «En observant la campagne depuis l’extérieur, on a la sensation que l’Espagne est seule au monde. Quel est le rôle à jouer par notre pays en Méditerranée et au sein de l’Union européenne? Quelle pourrait être sa place dans les liens à tisser entre l’Europe et l’Amérique latine? […] Voilà des questions pertinentes qui permettraient de nourrir le débat politique, sans pour autant laisser de côté les problématiques d’ordre national» qui obsèdent tous les partis, à commencer par celui actuellement au pouvoir:

Mais non, car pendant ce temps-là, ceux qui «ont un niveau d’éducation entre faible et moyen, ne lisent pas la presse, utilisent à peine internet mais regardent le journal télévisé tous les soirs» n’aspirent qu’à une seule chose, «vivre en paix»: «Il y a des gens en Espagne qui ne sont que des citoyens ordinaires, ni plus ni moins. Des gens comme la plupart des gens de ce pays. Personne ou presque ne les a remarqués, mais leur vote sera décisif dans les prochaines élections», estime El Mundo. Et parmi eux, il y a certainement des femmes de ménage:

«Toutes les analyses politiques, sociologiques ou journalistiques» les ont ignorés, ces citoyens moyens, explique Ignacio Urquizu, professeur de sociologie à l’Université Complutense, à Madrid. «Nous étions fascinés par les classes sociales, les millennials, la génération X, les riches, les pauvres, toutes sortes de groupes sur lesquels nous avons focalisé notre attention et dont nous avons trop parlé.» Ce, alors que celui qui va aller aux urnes ce dimanche n’est «ni Indigné ni indépendantiste catalan, pas vraiment patriote non plus, habitant d’une ville pas grande, enfin pas autant que Madrid ou Barcelone, et probablement travailleur qualifié», dont le revenu est juste en dessous du salaire minimal. En espagnol, «gilet jaune», ça se dit «chaleco amarillo»…

Deux scénarios, ce dimanche…

A gauche, le portail web ElDiario.es voit au final deux scénarios possibles. Qui ne nous avancent guère… «Si la campagne mensongère et haineuse menée sur les réseaux sociaux et dans les groupes WhatsApp aura été plus efficace que la télévision – comme cela a déjà été le cas lors de la victoire de Jair Bolsonaro au Brésil ou lors du Brexit; si les sondages sont corrects concernant Vox, la gauche devrait arriver au pouvoir. Si les meetings de campagne de Vox, agrémentés de marches militaires et qui remplissent les arènes de corrida, ne sont pas le signe avant-coureur d’une déferlante réactionnaire, alors Pedro Sanchez restera le chef du gouvernement espagnol.»

Mais si les sondages se trompent, le PP et Ciudadanos «redeviendront très rapidement les meilleurs amis du monde. Et Santiago Abascal […] figurera lui aussi sur la photo de la prochaine équipe gouvernementale.»

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