«Au fur et à mesure des souvenirs qui s’accumulent, les statures abondent, se mêlent, se confondent avec la peur d’oublier quelque chose, il y en a tellement!» Ces belles formules, on les trouve ce mardi dans 24 Heures et dans la Tribune de Genève, qui rendent longuement hommage à «l’homme de lettres, le Vaudois fertile, l’infatigable voyageur, l’humaniste, l’érudit, une cheville ouvrière de la création du Théâtre de Vidy». «Le passionné d’un médium» aussi, la photographie bien sûr, «qui permet aux fureteurs d’enregistrer le monde», comme il l’a fait, lui le journaliste, essayiste, collectionneur et grand voyageur Charles-Henri Favrod, disparu ce dimanche dans sa 90e année.

Lire aussi: Charles-Henri Favrod, 
l’image d’une vie

La Liberté s’en souvient comme dans un «petit matin parisien», lorsqu’il furetait à la «foire aux vieux papiers, porte de Montreuil». Là, Favrod précédait «les marchands et le lever du jour, lampe de poche en main, fouillant de l’autre ces bacs où dorment les images. Effeuillage de cristaux sensibles où le regard fait son marché. Tirages jaunis, fragiles daguerréotypes, témoins des débuts d’un art [qu’il] n’aura eu de cesse de collectionner, de préserver, de valoriser et de stimuler», tel qu’il apparaît aussi sur le site NotreHistoire.ch. Ecoutez la réaction de celle qui dirige aujourd’hui le Musée de l’Elysée, Tatyana Franck, sur la radio Lausanne FM, qui est aussi citée par Loeildelaphotographie.com.

Le quotidien fribourgeois écrit encore que «son appétence curieuse faisait dialoguer l’œil et l’esprit», avec ce souci constant «de donner à voir, et donc à comprendre»: «La photographie retient mon intérêt parce qu’elle me fournit de l’information. Désir de reconnaître, plaisir de regarder. Et sans doute aussi parce qu’elle me permet de tromper un peu la mort», écrivait-il dans Tout ça (Ed. Bernard Campiche, 2012). «Avant d’être trompé à son tour.» Mais «on le savait malade depuis longtemps», regrette Bilan. «Il y a des années» que lui, ce «grand voyageur devant un Eternel qu’il côtoie désormais de près, restait comme prisonnier de son château de Saint-Prex, dont il peinait à descendre l’escalier».

«Tout a une fin…», pour le magazine économique romand: «Favrod avait dépassé l’âge de la retraite […], il se refusait pourtant à partir. La fin fut pénible. Douloureuse. Elle le fut d’autant plus (et je me le dois aujourd’hui de le dire, au milieu d’articles de presse maniant sérieusement le coup de gomme), que la comptabilité de l’institution fourmillait d’étrangetés, pour ne pas dire plus. Entre les concours pipés à la succession et les éclaircissements demandés par la Justice, il y eut ainsi un long temps de flottement (et l’emprisonnement d’un membre de l’équipe), avant que le Canadien William A. Ewing succède dignement à l’ancêtre» à l’Elysée, à celui que Al Huffington Post Maghreb-Algérie qualifie d'«ami de la Révolution algérienne»:

«Toute cette équation algérienne de Favrod, entre son premier reportage en Algérie pour la Gazette de Lausanne en 1952, et l’indépendance de 1962, mériterait en soi un livre entier, ou plusieurs livres», écrit Pascal Décaillet sur sa page Facebook. «Il faut savoir – pour faire court – que les différents courants indépendantistes étaient traversés par de nombreuses rivalités internes, que l’intelligence d’un Favrod avait immédiatement perçues, identifiées. C’est très important pour la suite de l’Histoire algérienne, jusqu’à aujourd’hui.»

L’Afrique, justement. Elle a tellement compté dans la carrière journalistique de cet homme à la plume sensible, aiguisée comme le fuselage d’une Aston Martin. N’avait-il pas écrit, lors de l’indépendance du Kenya, en 1963 dans la Gazette, que «dans toute l’Afrique, les Noirs considéraient généralement les Blancs comme des usurpateurs. C’est pourquoi ceux qui violaient une loi ou un règlement ne se sentaient pas vraiment coupables d’une faute. Non, comme on l’a prétendu trop souvent, qu’ils ne savaient pas apprécier la signification de l’ordre, mais qu’ils discutaient sa légitimité. Les mêmes manifestaient un loyalisme absolu à l’égard des lois tribales.»

Car «si les Européens, enchaînait Favrod, pouvaient contraindre à l’obéissance, ils ne surent presque jamais l’acquérir par la persuasion. Ils n’ont surtout jamais su obtenir la sanction de l’opinion collective, ce point essentiel de la doctrine du gouvernement possible seulement par le consentement du gouverné. Peut-être y seraient-ils parvenus si, faisant profession de démocratie et de religion, ils avaient adopté le comportement qu’impose cette attitude. Aussi ne faut-il pas s’étonner de la défiance que les colonisés manifestaient à l’égard de toute initiative européenne, fût-elle tout à fait désintéressée.» Ein «Visionär»? Persönlich le pense.

Les femmes du Hoggar...

Voilà pour la vision «politique». Mais Favrod, une année plus tard, ce Montreusien qui savait aussi parler sur le vif, évoquait les clans touaregs, toujours dans la Gazette de Lausanne: «Les femmes du Hoggar ne dissimulent pas leur visage, mais bien les hommes. Par peur du soleil et du vent de sable, dit-on. Mais pourquoi font-ils tomber leur voile sitôt hors des chemins battus? La bouche, qui avale, leur semble obscène: ils la cachent. Les narines servent de porte au souffle, à l’âme: ils les protègent»…

Un passeur, encore. «Un petit-déjeuner avec Sebastião Salgado chez la photographe Monique Jacot, un apéro avec Raymond Depardon, un repas avec René Burri ou invités tous ensemble à prendre le bateau pour Evian… Charles-Henri Favrod voulait que les photographes, jeunes ou déjà célèbres, se rencontrent pour parler de photographie, mais aussi d’eux-mêmes, de leur vie, de leur regard et de leurs espoirs», lit-on sur le site Photojournalists.ch.

«Ce passage de témoin lui était cher. Fondateur, directeur, éditeur, connaisseur, tant de titres qu’il laissait souvent de côté pour s’étonner, s’intéresser, se laisser surprendre par les images qu’un photographe lui présentait, et qu’il ne manquait jamais d’encourager. Charles-Henri Favrod, l’ami des photographes, s’en est allé un jour de janvier 2017 au paradis des chasseurs d’images.»