Revue de presse

Les médias suisses préviennent: tout ne fait que commencer, M. Macron

Si l’ensemble de la presse helvétique salue l’avènement du centriste contre la menace de la peste brune, les commentateurs ne sont pas dupes: le travail de l’élu sera immense pour rallier les mécontents aux partisans d’une France qui doit sortir de son marasme

L’élection, ce dimanche, du centriste proeuropéen Emmanuel Macron à la présidentielle française face à son adversaire d’extrême droite Marine Le Pen constitue une victoire contre le populisme et un soulagement pour l’Europe. Mais tout reste à faire pour le plus jeune chef de l’Etat français, selon la presse suisse.

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«Emmanuel Macron a certes été élu, mais ce n’est pas une surprise, pour le Corriere del Ticino: c’est un triomphe. Et maintenant il faut se demander quel président il sera», lui qui doit «obtenir une majorité lors des législatives de juin». Dès ce moment, «il pourra montrer ses vraies couleurs et ses véritables intentions». L’éditorialiste de Muzzano craint alors qu’il ne «déçoive ses partisans». Quant à sa rivale, «de plus en plus néogaulliste et de moins en moins Front national, elle a raté le sprint final», mais son résultat constitue «un acquis historique».

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«La France a donc choisi son 25e président, de manière claire et nette», et il est «brillant» en conclut sa consœur du Giornale del popolo, à Massagno. Dimanche dans son discours, il s’est montré «excité mais un peu raide». Il veut «servir le pays avec amour», mais «reste à comprendre comment il va s’y prendre, en tant que chef d’un «parti» jeune qui n’a jamais été représenté à l’Assemblée nationale». Comme il va faire «pour sortir le pays des difficultés qui ont marqué la vie des Français ces dernières années: la crise de la dette, le terrorisme, la crise des migrants, et la politique plus ou moins désastreuse du président sortant».

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Le Matin de Lausanne a peut-être la réponse à ces questions abyssales en faisant remarquer que «selon l’étymologie hébraïque» du prénom Emmanuel («Dieu avec nous»), on se trouve face à «tout un programme». Alors, «les électeurs français qui ont porté Macron à la fonction suprême voient-ils en lui la figure idéale pour conduire la nation? Non, majoritairement non.» Son «score de 65% est bon», même s’il est «lourdement relativisé» par celui de sa rivale, par «l’abstention et les votes blancs et nuls». Demain, le quotidien prévoit que «le FN (même si le nom disparaîtra) et Les Républicains seront forts sur le terrain. Une cohabitation ou une coalition demeurent possibles.» Voilà qui affaiblirait encore un «débutant qui est déjà faible», aux yeux de la Neue Zürcher Zeitung.

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Oui, l’«étoile filante» se mouvrait «dans un ciel bouché», selon La Liberté de Fribourg. N’oublions pas qu’«Emmanuel Macron, en dépit de ses indéniables qualités, finit premier dans un concours de circonstances». Son succès, il le doit à l’élimination successive «de tous ses rivaux potentiels, à droite comme à gauche», et il «ne pourra donc pas demeurer longtemps en état d’apesanteur. Son discours solennel d’hier soir prouve qu’il se sait soumis aux lois de la gravité – terrestre et présidentielle. […] L’échec, toutefois, lui est interdit, sous peine, dans cinq ans, de voir le Front national porté à un nouveau niveau historique. Ou, pire encore, jusqu’au pouvoir.»

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C’est bien cela qui inquiète Le Courrier, à Genève: la défaite du FN est pour lui «effrayante», jugeant que le «barrage républicain contre la peste brune n’a fonctionné qu’à demi»: «Un votant sur trois en France, que ce soit par conviction ou seulement par désespoir, donne son suffrage à un parti ouvertement xénophobe, voire franchement raciste. […] Pour contrer cette progression, gageons que la gauche devra s’unir et se montrer inventive face à la montée de la précarité, des inégalités et de l’insécurité que nous prépare Emmanuel Macron, comme le laissent redouter les mesures qu’il a annoncées.»

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En attendant, on en est au stade du «sévère désaveu» pour le FN, selon le Journal du Jura. «Une défaite» dont Marine Le Pen est «la première responsable» après avoir révélé le vrai visage de son parti «lors du débat télévisé de mercredi dernier, celui de la haine et du dénigrement». Du côté de Neuchâtel, L’Express et L’Impartial notent quant à eux que François Hollande «aura au moins réussi une chose: sa sortie. Le «président normal» va laisser les clés du palais de l’Elysée à celui des onze candidats du premier tour qui, politiquement, est le plus proche de lui.»

Ainsi, écrit la Tribune de Genève, son avènement «est à ranger parmi les bonnes nouvelles dans un monde chahuté. La raison et le bon sens l’ont emporté sur l’obscurantisme.» Mais attention, «la France n’est plus que l’ombre d’elle-même». C’est l’image dont il va falloir se débarrasser: «Vivant sur son héritage de grande puissance, elle s’est enfoncée dans la crise depuis des décennies. Société déboussolée, grande nation dégradée, elle se trouve ravalée aux seconds rôles à l’extérieur, à un ring de boxe à l’intérieur.»

«Une excellente nouvelle»

Cette arène «sportive», c’est peut-être celle pour qui «la finance et le fascisme, c’est la peste et le choléra», s’énerve pour sa part Fathi Derder, le nouveau rédacteur en chef de L’Agefi. «Blanc bonnet, bonnet blanc. En France, on peut insulter son voisin en le traitant de nazi. Ou de banquier. C’est pareil.» Seulement voilà: «La France a élu un banquier président. Un financier social libéral. Et c’est une excellente nouvelle. Emmanuel Macron connaît le monde réel, lui. A l’inverse de la classe politique française qui tente de le flinguer depuis dix-huit mois. Il connaît les entreprises, qu’elles soient françaises, européennes, ou suisses. […] Macron est l’homme dont la France a besoin. Ni de droite, ni de gauche, juste libéral. […] Il est élu, haut la main. C’est une excellente nouvelle pour la France, l’Europe, et la Suisse.»

C’est aussi l’avis du Blick, qui rappelle cette évidence: la Suisse «n’est pas membre de l’UE et elle ne doit pas l’être», mais demeurer «connectée» en conservant son autonomie. Pour ce faire, elle doit pouvoir «compter sur une Union européenne forte, dans l’intérêt de son économie, de ses valeurs, celles que nous partageons avec l’Europe. Dans l’intérêt de sa sécurité, aussi, parce que la Suisse ne peut être stable que si l’Europe l’est aussi.» Et de s’écrier: «Une impressionnante majorité des Français était au courant de leur responsabilité historique. Merci, la France – également au nom de la Suisse!»

Suivre l’exemple de Schröder

Après ça, comment oublier, en conséquence, que l’élu soit «condamné au succès?» assène le Tages-Anzeiger. Il doit «briser les mécanismes» traditionnels «s’il veut être un président efficace, parce que la France en a besoin pour réussir»: «Le chômage est beaucoup trop élevé. Dans les banlieues, la moitié des jeunes n’ont pas d’emploi, […] ils se dispersent, se radicalisent, mettent le feu aux voitures, deviennent des terroristes. Comment casser ce cycle? Gerhard Schröder l’a démontré en Allemagne: il faut moins d’avantages saupoudrés sur tous et fournir des incitations réelles, des emplois.»

«Si Macron ne parvient pas à soigner» les maux du pays, de la sécurité publique à la désindustrialisation, en passant par le chômage, le pouvoir d’achat et les répercussions de la mondialisation, alors l’extrême droite profitera de cette faiblesse», prévient Le Quotidien jurassien. Rien n’est donc simple, «alors que la France, divisée, fracturée a montré son appétence pour les extrêmes, de droite comme de gauche, des nationalistes FN aux insoumis mélenchonistes. Macron devra dégager des consensus, fédérer pour constituer une majorité.»

Mal partout

A Lausanne, 24 heures confirme: «La France va structurellement mal. Elle a mal à sa dette, mal à ses régimes fiscaux, mal à son système de santé, mal à sa compétitivité, mal à ses retraites, mal à son identité, mal à sa décentralisation. Le candidat Macron, tout comme certains de ses concurrents, a esquissé quelques pistes plus ou moins radicales.» Alors, le «peuple de France qui l’a porté au pouvoir ne doit plus seulement se demander ce que Macron peut faire pour lui mais ce qu’il peut faire pour son pays. Et […] cesser de prendre en otage la rue chaque fois qu’un de ses privilèges corporatistes est remis en cause.»

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