Médecins généralistes, de famille, de campagne, spécialistes sur le terrain, ont raison d'être en colère, mais qu'ils ne se trompent pas de cible...

Le 1er avril a eu lieu une manifestation de médecins fâchés contre la bureaucratie envahissante, contre le TarMed qui ne sert qu'à devoir tout justifier de ses actes (ce qui n'est pas inutile comme réflexion sur le rapport coût/efficacité mais relève de l'éthique et de la responsabilité individuelles) ou y trouver des parades pour garantir son revenu, les heures obligatoires de formation continue, souvent bien loin de la réalité pratique; contre les dérives juridiques aussi, qui obligent à se protéger sans cesse contre les éventuelles revendications liées à un incident au cours d'un traitement; contre les dérives urgentistes enfin, qui découragent les bonnes volontés et épuisent. Les médecins de campagne subissent de plein fouet ces nouvelles tendances et la relève s'étiole. Or nous avons besoin de médecins proches des gens, de leur famille, de leur travail. De gens expérimentés, pleins de bon sens, capables d'intervenir quand il faut, ou de dédramatiser, tolérants à l'angoisse, ou de recommander, parfois, de ne rien faire, ou d'envoyer consulter un spécialiste, adresser le patient à l'hôpital, lorsque cela est opportun...

Au lieu de renforcer et valoriser ce rôle de première ligne, qui est soucieux et garant d'économicité et de responsabilité individuelles, l'Etat social crée des structures, hospitalières, urgentes et/ou psychosociales pour répondre aux «néo-besoins» de sa clientèle et «apaiser ses inquiétudes». Au lieu de faire appel au bon sens, à la capacité d'attendre, aux solidarités naturelles, au bénévolat, la médecine néo-étatique crée des possibilités de pressurer, contourner la première ligne et d'accéder sans attendre et sans restriction aux prestations, aux «droits» pour lesquels le citoyen paie...

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Contrairement à ce que semblent croire les manifestants du 1er avril, la relation mythique médecin-malade, les soins médicaux et le suivi de qualité s'estompent derrière la marchandisation de la médecine, que l'on consomme passivement, comme des droits acquis dans lesquels on n'est pas partenaire mais bénéficiaire car «payeur».

Et l'irruption du social, la médicalisation des problèmes de société (et pas seulement de problèmes sociaux), les consultations imposées pour justifier des rentes, surseoir à des renvois de requérants d'asile, protéger du harcèlement professionnel, documenter un recours, justifier des prestations sociales, augmente encore la pression sur les soins, impose un rythme effréné et activiste où l'on n'a plus le temps de la réflexion qui éloigne des soins.

Si le médecin de famille freine, discute, évalue sereinement, on va le court-circuiter et consulter les urgences du «service public» disponibles 24h sur 24 et qui, lui, n'ose pas dire non, ne prendra pas de risques et renverra le patient d'intervenants en intervenants, rajoutera aux problèmes du patient ceux des soignants (stress...) et ceux du dysfonctionnement de l'institution, et entretiendra ainsi un jeu coûteux de «flipper médico-social», d'amplification des problèmes, où la seule gagnante est la facture adressée à la collectivité.

Amis médecins de terrain, sachez reconnaître votre adversaire dans le néo-étatisme qui s'appuie largement sur une main-d'œuvre captive, «taillable et corvéable à merci» et donc aux ordres, car souvent originaire d'autres pays (aspirée par la pompe à immigration) et donc empêchée de s'installer en pratique libérale, pour casser les reins d'une pratique raisonnable, son tempo et votre éthique professionnelle, en offrant des prestations «pseudo-urgentes» qui ne se préoccupent pas assez du suivi, de fixer des priorités et d'organiser une véritable et indispensable coordination.

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