Revue de presse

Le «Mélenchon qui fait peur», c’est fini

Son verbe et sa capacité d’indignation sont salués, mais ils ne portent plus. Le Front de gauche s’étiole, comme l’a montré la manifestation manquée de Paris ce dimanche. Du coup, son patron n’apparaît plus guère que comme un héros romantique

Le delta est de 93 000 personnes: la police dit 7000, les organisateurs 100 000. Ça fait beaucoup, comme marge d’erreur dans le nombre de participants annoncés, dimanche à Paris, pour la manifestation du Front de gauche – Place au peuple! – de Jean-Luc Mélenchon (voir son blog). Celui-ci voulait «une Révolution fiscale». Avec un «R» majuscule, comme en 1789.

Euh… non, comme une année auparavant, puisque l’intéressé, prêt à prendre Bercy tel le peuple la Bastille à cinq semaines du premier tour de la dernière présidentielle, a déclaré au Parisien: «La France est en 1788.» Boum. A la veille d’une révolution, donc. Laquelle? Dimanche, il a prédit de «grands événements […] en train de mûrir dans les profondeurs du pays», rapporte Libération, qui en profite pour se moquer des ambitions institutionnelles revues à la baisse du leader de gauche: «A défaut de fondre sur l’Elysée de François Hollande, Jean-Luc Mélenchon a marché sur le Bercy de Pierre Moscovici.»

«Si c’était à refaire…»

Il y a donc dans cette révolution-là quelque chose d’aussi manqué qu’est pourrie la situation politique en France aujourd’hui. Certes, comme le dit Le Figaro, Mélenchon «est préoccupé par le climat social qui, selon ses pairs et lui, profite d’abord au Front national». Et «en marge de la marche, des militants ont été interpellés par des passants pour avoir voté Hollande au second tour». Pour «le moins pire», en quelque sorte, puisque les ordres du chef étaient assez clairs à ce sujet: tous contre «Sarko»! Un militant homonyme, Nicolas, la trentaine, le regrette: «Si c’était à refaire, je voterais blanc. Nous avions Sarkozy mais à ce moment-là, au moins, nous étions plus et mieux mobilisés.»

Outre la polémique sur les chiffres et les effets d’optique télévisuels dénoncés par Le Point qui déforment la réalité, «les mégaphones semblaient bien seuls à s’époumoner, remarque La Voix du Nord. Les chants et slogans sur la fiscalité ne deviennent pas aisément des ritournelles populaires.»

«La fable du fiancé éconduit»

Les Echos, eux, voient tout ce petit ramdam comme «la fable du fiancé éconduit», celle «de l’homme qui courtise patiemment une femme avant qu’elle ne choisisse de partir avec un autre. Il a été le premier à sentir croître les désespérés» de François Hollande, le premier à dénoncer une politique fiscale «injuste». Or ce sont d’autres, «bonnets rouges» en tête, qui en ont récolté les fruits. […] Quoi de pire pour l’homme aux formules qui tuent de ne plus être le «Mélenchon qui fait peur»? Il a déjà perdu dans l’opinion son bras de fer avec Marine Le Pen, il a vu les communistes s’allier avec les socialistes pour les municipales, il est devenu dans les sondages l’homme qui «en fait trop.»

Peu importe, il «ne désarme pas, comme les éternels amoureux». L’historien Laurent Avezou abonde sur Atlantico: «Cela reflète surtout un invariant de la vie politique française, et qui lui vient du fond des âges chrétiens, mais désormais sécularisé: le prophétisme, le messianisme, le millénarisme, appelez-le comme vous voudrez, c’est-à-dire cette tendance à traduire en termes absolus, radicaux, la nécessité constante de réformer le système, comme s’il fallait forcément en passer par un renversement intégral pour déboucher sur une nouvelle harmonie. C’est très français, cette manie de la dramatisation rhétorique, qui se paie de mots plus que d’idées.»

«Difficile de garder la tête haute»

C’est même romantique en diable. Au point qu’un ami, sans aucun doute plus rationnel, s’adresse directement au patron sur Mediapart: «Cher Jean-Luc, Je le craignais et hélas cela s’est produit. La marche pour la «révolution fiscale» a été un (gros) échec. Bien peu de participants pour marcher sur Bercy. Oh certes, le pari était osé: se balader dans ces tristes quartiers parisiens un 1er décembre pour réclamer sagement une révolution fiscale relève de la gageure. J’ignore pour l’heure quel sort vont te réserver nos chers médias, mais je suppose qu’ils ne seront pas tendres. Il sera bien difficile de garder la tête haute.»

Surtout quand un site comme Boulevard Voltaire se plaît à résumer, serpent entre les dents: «Oui, peut-être Mélenchon a-t-il raison, nous sommes en 1788. Mais qui sera-t-il donc, lui? Danton ou Robespierre? Sans doute en a-t-il le verbe, la hargne et l’implacabilité. Et comme une starlette à Hollywood, il court visiblement derrière le rôle: […] pour «une révolution fiscale», contre la future augmentation de la TVA qu’il rebaptise «fisc fucking». Mais jurer comme le savetier Simon ne suffit pas à faire de vous un sans-culotte.»

«Un vieux marquis atrabilaire»

Et d’enchaîner: «Comme un vieux marquis atrabilaire éructant sous sa perruque poudrée, Mélenchon refuse d’admettre que son monde est révolu. Les bonnets rouges […] lui flanquent la trouille et l’insupportent. Il l’a écrit, ce ne sont que des «nigauds». […] Comme les douairières patronnesses de Zola, Mélenchon ne veut bien faire l’aumône qu’à ceux qui récitent par cœur son petit catéchisme.»

Et ce ne sont là que quelques extraits de cette prose «guillotinière». Il n’est pas facile tous les jours de tendre la main aux déçus du hollandisme. Car il y a de la concurrence, et le site Contrepoints explique très bien, en nous faisant froid dans le dos, pourquoi, dans le combat Front de gauche versus Front national, «Mélenchon va finir KO». S’il ne l’est pas déjà.

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