Sept conseillers fédéraux à la manœuvre aux quatre coins du pays, des discours, des feux, de la musique: le 1er Août est un joyeux parcours imposé que la Suisse fête à sa manière. Et dont seule la NZZ est capable, en un chapeau à sa façon qui surplombe une dépêche ATS, de saisir dans un mouvement d’auto-ironie imperceptible, toute la substance. Que dit-il ce chapeau? «Ce lundi, au travers de brunches à la ferme, de feux d’artifice ou, à tout le moins de discours enflammés, la Suisse s’est fêtée elle-même». En allemand, et dans le texte, cette fois: «Mit Bauernbrunchen, Feuerwerken oder zumindest feurigen Reden hat die Schweiz am Montag sich selbst gefeiert.»

«Se fêter soi-même», «sich selbst feiern», on sent poindre ici tout le contentement de soi, toute la joie d’être ce que l’on est et de le dire en demi-teinte, avec tout l’orgueil d’une modestie soigneusement étudiée. La «NZZ» conclut: «Les conseillers fédéraux étaient en route dans tout le pays et ont tenu haut les mythes nationaux et les valeurs – des éléments important à l’heure de la terreur à l’étranger.»

La Tribune de Genève, elle, a préféré l’immersion, confiant à l’une de ses stars en la matière, on parle ici de Thierry Mertenat, le soin d’aller respirer in situ au parc des Bastions, à Genève, la célébration. Flaubert et sa description des comices agricoles dans Madame Bovary, ne sont pas loin: «Un 1er Août aux Bastions, donc, ce lundi après-midi. L’allée centrale a des allures de vogue, on a dressé des tables sous les platanes, les gens sont venus en familles déclinables sur trois générations, les plus jeunes ont pris d’assaut les pelouses comme un jour de promos enfantines. Le mur de grimpe affiche complet, les lutteurs à la culotte avalent de la sciure de bois et les pompiers volontaires assurent le spectacle avec leur seau-pompe au procédé vintage. Un moyen d’extinction vieux comme Hérode qui suscite des vocations précoces chez les enfants. Ces tireurs de bidons hilares valent tous les discours. Les voici, les discours, précédés de trois coups de canon à faire pleurer dans les poussettes. «Je veux rentrer à la maison», lâche une tête blonde au troisième coup tiré de la Treille. Le maire de Genève, Guillaume Barazzone, entame son allocution dans une odeur de poudre.»

Le reste à l’avenant, avec cet acmé en prime, le chant patriotique: «Quant à l’hymne national, il se chante dans une ligue inférieure. On doit tendre l’oreille: un murmure sur la pelouse sans soutien officiel. C’est mou et notre maire ne pipe strophe.»

L’hymne… C’était lui, cette année qui était chargé d’échauffer les esprits, rapport aux nouvelles strophes dont souhaite l’affubler la Société suisse d’utilité publique. Eh bien, figurez-vous que même nos voisins français ont été intéressés par la controverse, au point de lui consacrer un sujet sur Francetv, Région Alpes: pour l’occasion, c’est la Foulée chantante qui s’y colle, le chœur d’hommes du village de Meinier, en l’espèce trois sympathiques retraités qui poussent la strophe avec la meilleure volonté du monde. Quant à la version allemande et quadrilingue, Francetv pousse l’exhaustivité de l’enquête jusqu’à nous en donner une version suisse alémanique à faire chavirer les récalcitrants:

Une qui n’y a pas été sensible, parmi beaucoup d’autres, il est vrai, c’est l’UDC genevoise Céline Amaudruz, qui remettait hier encore, au 19:30 de la RTS, le couvert, évoquant le choc, le scandale et le sentiment de déni de démocratie que lui inspire le projet de la Société suisse d’utilité publique. Réponse narquoise d’un citoyen de Meinier, lequel village a chanté les strophes par qui, précisément, le scandale arrive: si la Suisse n’a que cela comme problème, c’est que tout va très bien…

C’est, au fond, le sentiment que nous auront donné ces célébrations. Une raison d’être content de soi, et, comme le disait avec cette ironie qui lui est propre la «Neue Zürcher Zeitung», «de se fêter soi-même».

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