Opinions

Avec les mêmes armes. Par Ignace Jeannerat

Le football, au niveau suprême, ne laisse plus de place aux petits, aux faibles de corps, aux nerfs fragiles, aux gestes indolents, aux impatiences. Comme en économie, la globalisation est passée par là. L'ouverture des frontières a transformé le football, écarté l'amateurisme, atténué le panache, établi le sens tactique. Désormais, les mots clés sont rigueur et réalisme.

Au fil des matchs éliminatoires pour le titre mondial, la Coupe du monde cuvée 98 révèle cette transformation forgée au feu des compétitions européennes de clubs. Les parties au sommet se transforment en véritables bras de fer. Non pas que les rencontres soient devenues des champs de bataille avec des équipes disposées comme des régiments au combat – il n'y aurait pas cette passion qui arrête toute activité domestique ou professionnelle à chaque choc entre grandes nations – mais désormais le talent, la force, l'intelligence du jeu et la combativité sont l'apanage de toutes les grandes équipes.

Les stars du football partagent les mêmes armes.

Conséquence: la victoire se joue sur un petit rien. La rencontre entre l'Angleterre et l'Argentine, magnifique par l'intensité et la beauté des gestes, en avait été le premier exemple. Entre vaincu et vainqueur, les mérites étaient partagés. Idem hier. France et Italie ont disputé un match âpre, fait de pugnacité, de solidité défensive et de générosité dans l'engagement. Le football de cette fin de siècle a transformé les artistes en apparatchiks talentueux. Ce n'est plus feindre et sourire. Désormais, c'est vaincre ou mourir!

La mondialisation a brisé les frontières, elle a brassé les talents comme les millions. L'élite des joueurs évolue dans les mêmes clubs. Ils se nourrissent au même biberon tactique. Ils partagent les mêmes bagages techniques. Ils affichent les mêmes réflexes défensifs. Ils se connaissent par cœur.

Le cas de l'Italie opposée à la France est exemplaire. D'un côté, onze joueurs avec passeport italien. De l'autre la crème du football français, mercenaires en Italie – sept d'entre eux sont sous contrat avec un club transalpin et trois ont connu le calcio – en Angleterre ou en Allemagne, trois nations reines du ballon rond. Ensemble, ils mènent les mêmes combats. Ce pain partagé à Milan ou Turin a transformé profondément le jeu traditionnel d'une nation. Au point que l'entraîneur Jaquet a insufflé un parfum transalpin aux Bleus français qui ont renié la tradition colorée et pétillante d'un Hidalgo. Auprès de leurs cousins du sud, les Français ont appris ce sens défensif extrêmement aiguisé et le harcèlement au centre du terrain que leur stérilité offensive face au Paraguay et à l'Italie ne rend que plus criants. Songez donc: un seul but marqué pour près de 240 minutes de jeu représente le prix à payer pour figurer dans le carré d'as du football mondial. Pour le spectateur, la pilule est amère. Voilà pourquoi les Brésiliens le font encore rêver!

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