Comment comprendre cet engouement pour les célébrations du soixantième anniversaire du Débarquement? Bien sûr, le contexte international, l'Irak et les divergences profondes entre les Etats-Unis et l'Europe sont en toile de fond, comme une mise en scène idéale pour rappeler quelques fondamentaux: ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise. Mais bien davantage sans doute faut-il chercher une explication dans le passage du temps et des générations. Les témoins vivants de la Seconde Guerre mondiale sont encore parmi nous, mais dans dix ou vingt ans, ils auront presque tous disparu. Et la transmission orale de leur vécu aussi. Les dirigeants du monde sont pratiquement tous nés après la Seconde Guerre mondiale, à la notable exception de Jacques Chirac, mais ils ont encore en acquis les souvenirs de leurs parents. Au moment où les jeunes générations en savent davantage sur Harry Potter que sur Adolf Hitler, la transmission de la mémoire est déterminante. Essentielle pour que l'expérience se transmette car rien n'est jamais acquis. L'Europe, champ de bataille de la guerre, n'est pas à l'abri de rechute totalitaire. La tragédie balkanique devrait nous l'enseigner.

L'essentiel réside dans cette exigence de mémoire et ce rappel nécessaire des valeurs de démocratie, de paix et de liberté fondatrices de nos sociétés de tolérance et de respect. Celles qu'incarne aujourd'hui davantage l'Europe réunifiée – et le couple franco-allemand en particulier – que le locataire provisoire de la Maison-Blanche qui a travesti le mot «libération». Les boys qui meurent en Irak sont les mêmes que ceux qui ont débarqué en Normandie. Ils sont partis à la guerre en pensant tous se battre pour une certaine idée de la liberté et de la patrie. Mais en Europe, ils étaient accueillis en libérateurs. En Irak, ils sont des occupants. George Bush et la clique qui l'entoure les ont trompés. N'ayons pourtant pas la mémoire courte. Il ne faut pas désespérer de l'Amérique. Elle ne se confond pas avec le faussaire de Washington.

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