éditorial

La mémoire et la poussière: les Beatles remastérisés

Qu’y avait-il à épousseter sur les enregistrements des Beatles, dont les 14 albums studio ressortent en ce jour béni des thuriféraires du son dit «original»?

Qu’y avait-il à épousseter sur les enregistrements des Beatles, dont les 14 albums studio ressortent en ce jour béni des thuriféraires du son dit «original»? Depuis que le CD numérique a supplanté, il y a presque trente ans, les crachotements du vinyle, c’est la question qui divise les oreilles des puristes et celles, plus nombreuses, des «ignares» pour qui la musique est avant tout affaire de sentiment. Ou de souvenirs, chers aux âmes proustiennes associant sensoriel et cérébral.

Que n’a-t-on entendu sur les blessures infligées par la numérisation de la musique – en particulier au répertoire classique – vouée aux gémonies pour son manque de profondeur, son fade aplatissement, sa trahison des us analogiques ancrés dans nos patrimoniales trompes d’Eustache!

Outre la belle opération commerciale que représente cette réédition des increvables Fab Four pour une maison de disques, EMI, financièrement bien mal en point, The Beatles Remastered corrige, disent les auditeurs au jugement aiguisé, la calamiteuse première numérisation du catalogue des quatre d’Abbey Road. Tout en offrant aussi une version «mono», gage du respect historique. En réalité, il permet enfin à une musique aux droits surprotégés de conquérir le paradis de la rentabilité (de l’éternité?) en lui ouvrant bientôt les portes de iTunes. Et, partant, celles d’un public plus jeune, qui allèche ces distributeurs en quête de renouveau pour des titres encore en work in progress, après qu’ils eurent marqué une bonne décennie musicale.

Définition fabuleuse, disent les amateurs; dynamisation, éclaircissement, nettoyage des parasites: tout a été étudié pour les nouveaux modes de consommation musicale comme l’isolante et égocentrée baladodiffusion sur MP3, devenue incontournable. Mais le paradoxe de ce format est qu’il exige une recompression des fichiers que la technologie vient précisément de déployer dans toute l’ampleur des normes sonores les plus récentes. Des normes éthiquement «minimales» sans lesquelles, d’ailleurs, la très puissante Apple Corps Ltd, gardienne du temple, n’aurait jamais donné son aval.

Faut-il jeter la moitié de sa discothèque pour accéder et participer à cette résurrection qui rapportera gros? Libre choix aux consommateurs. Mais ceux dont les oreilles sont raisonnablement exigeantes pourront sans doute continuer à écouter avec le même plaisir leurs enregistrements de vinyles sur cassettes audio. Sans le moindre complexe, et quitte à passer pour des réactionnaires.

Publicité