Ce jeudi, le maire de la ville de Marioupol, tout au sud-est de l’Ukraine, a accusé la Russie de vouloir assiéger cette cité portuaire éminemment stratégique située sur la mer d’Azov. «Ils ont détruit les ponts, détruit les trains pour nous empêcher d’évacuer nos femmes, enfants et vieillards. […] Ils cherchent à imposer un blocus, comme à Leningrad», l’actuelle Saint-Pétersbourg.

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Leningrad… La référence historique n’est pas innocente. On parle ici du siège de près de 900 jours imposé à la ville par la Wehrmacht au cours de la Seconde Guerre mondiale, dès le 8 septembre 1941, et levé le 27 janvier 1944 par les Soviétiques, qui avaient alors enfin réussi à repousser les Allemands, malgré des pertes humaines colossales: 1 800 000 victimes, dont près d’un million de civils.

Avec «Le Cri» de Munch

La référence n’est pas innocente parce que, justement, une dame âgée de 77 ans a été arrêtée mercredi soir par huit policiers russes dans les rues de Saint-Pétersbourg (ex-Leningrad). Il s’agissait de l’artiste et militante Yelena Osipova, professeur d’art à la retraite, victime du machisme soviétique envers les femmes artistes, qui a été interpellée alors qu’elle manifestait pour la paix en Ukraine. Ce, avec des pancartes fabriquées elle-même, qui évoquaient entre autres Le Cri, la célébrissime œuvre expressionniste de l’artiste norvégien Edvard Munch, qui symbolise l’homme moderne emporté par une crise d’angoisse. Avec cette inscription: «Soldat, laisse tomber ton arme, et tu seras un vrai héros.»

«Béret vissé sur la tête, écharpe autour du cou», on voit sur les images filmées – et partagées des milliers de fois – cette «petite dame entourée d’une foule de jeunes gens qui l’acclament». Puis, dans un calme olympien, elle lève «les yeux sur les huit imposants policiers […] venus l’arrêter et les suit sans protester». Yelena Osipova ne l’a pas vécu, ce siège historiquement tragique de Leningrad, puisqu’elle est née en 1945. Mais une bonne partie de sa vie, elle a milité pour que ces horreurs ne se reproduisent jamais plus. Alors, Marc Allgöwer, rédacteur en chef adjoint à la RTS, a twitté que lorsqu’il se passe de telles choses:

C’est qu’on a déjà perdu

Nouvelle star sur les réseaux sociaux, «Yelena Osipova est devenue en quelques heures le symbole du mouvement russe pour la paix en Ukraine», explique Paris Match. Victime des interdictions, en Russie, de «tout acte en faveur de l’Ukraine». «Fervente défenseuse de la paix», elle avait aussi, à l’occasion du 75e anniversaire du siège historique, «dessiné un graffiti sur un mur de sa ville, en l’honneur de son amie Nikitina, dont la famille entière a été tuée à l’époque».

La première manifestation de «la grand-mère pour la paix» remonte à des années, et ses premières arrestations aussi. Interrogée par le site TheRussianReader.com, elle expliquait en 2015, alors que ses œuvres étaient exposées pour la première fois, avoir été détenue à plusieurs reprises depuis des décennies. «Un été, il y avait le sommet du G20 ici. J’y suis allée avec un poster qui disait: «Ne croyez pas à la justice de la guerre», et un autre à propos de l’élimination des déchets nucléaires. La police m’a arrêtée et c’est arrivé plusieurs fois depuis, parfois même de façon violente», se souvient-elle.

A l’époque de l’annexion de la Crimée, elle regrettait aussi que «de moins en moins d’habitants soient en capacité de manifester, à cause des lois restrictives. Les gens restent chez eux, comme à l’époque soviétique. […] En 2020, un autre article du même média relatait une nouvelle arrestation de cette artiste, alors qu’elle était descendue dans la rue pour honorer le 34e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. La police l’a détenue au poste pendant trois heures, a confisqué ses peintures et l’a accusée d’une infraction administrative.» Son histoire a ému l’écrivain et journaliste Roberto Saviano, connu pour avoir décrit et dénoncé les milieux mafieux en Italie.

En fait, raconte 7sur7.be, les Russes connaissent Mme Osipova comme la femme qui fait entendre sa voix contre la politique de Poutine depuis deux décennies. Elle a manifesté pour la première fois en octobre 2002, en ferme opposante à l’approche violente du président russe lors de la prise d’otages, par une quarantaine de terroristes tchétchènes, de 912 spectateurs pendant une comédie musicale au théâtre Doubrovka de Moscou.

Lire également: Au défi de la foi (26.10.2002)

Le site belge rappelle aussi que «depuis les débuts des manifestations en Russie contre la guerre, l’organisation de défense des droits humains indépendante OVD-Info estime que 7586 personnes ont été arrêtées par les autorités russes. Celles-ci appellent la population à ne pas se joindre à ces rassemblements, qui ont été interdits» sous un prétexte bien pratique:

La lutte contre la propagation du coronavirus

L’Humanité a fait de Yelena sa «femme du jour», écrivant: elle, qui fut «bercée par les souvenirs de désolation et de mort racontés par ses parents, n’a pas hésité. Elle est venue, avec d’autres courageux habitants de Saint-Pétersbourg, manifester contre la guerre de Poutine en Ukraine.» Au cours de sa vie, elle a commencé à utiliser des affiches peintes à la main pour attirer l’attention sur les tragédies elles-mêmes d’une part et sur le manque de réponse de la société civile russe d’autre part. Sur des sujets comme la guerre en Irak ou les bombardements russes pendant la guerre civile syrienne.

En 2017, une vidéo a aussi fait sensation en Russie, qui la montrait en défenseuse du pacifisme lors du défilé du Jour de la victoire, insultée par des passants. Inflexible, elle incarne désormais plus que jamais l’opinion critique saint-pétersbourgeoise. Mais dans les médias, elle a souvent été abusivement décrite comme «survivante du blocus de Leningrad», qui avait en réalité déjà pris fin avant sa naissance.

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