Ceux qui promettaient à Lionel Jospin des vacances paisibles après sa percée corse en sont pour leurs frais. Le message des tueurs de Jean-Michel Rossi est limpide – même si y souffle un peu de «brise de mer»: le nom de la mafia locale. Leur victime, ancien dirigeant d'une des principales factions prônant la lutte armée, s'était fait colombe et rejetait la violence. Les mitrailleurs et les poseurs de bombes rappellent ainsi qu'ils veulent l'indépendance, rien de moins, par tous les moyens. Et ils donnent raison aux sceptiques qui pressentaient dans la Corse le pire laboratoire pour une expérimentation institutionnelle en France.

De réformes dans son fonctionnement, notre voisin a pourtant besoin. Jospin le sait, et il a pris l'initiative d'une révision de la régionalisation. Car les régions françaises, créées sous Mitterrand, ont surtout empâté les strates horizontales qui forment la République, et elles ont donné des châteaux à des barons. Le premier ministre a fait un pas de plus – un grand écart? – en ouvrant, en Corse, le dossier le plus explosif. Après trente ans d'enlisement, c'était courageux mais les risques sont grands. Dès dimanche, d'autres autonomistes français, bretons ou basques, parlaient de la concession corse comme d'un levier pour «en finir avec l'Etat colonial»…

La solution de cette équation complexe dira l'Europe que nous aurons. La France n'est pas la Yougoslavie, mais on a vu chez les Slaves du Sud à quoi peut aboutir le déchaînement des particularismes frénétiques. L'union nécessaire de ce Vieux Continent, de ces vieilles civilisations, ne doit pas se construire sur le dépeçage. Elle ne peut dépasser les Etats qu'avec les Etats eux-mêmes, les nations qu'avec les nations elles-mêmes. La Suisse le sait mieux que quiconque: elle s'est faite ainsi, et ce n'est pas le pire des édifices. Mais il serait menacé d'écroulement si l'Europe, comme l'y poussent les micronationalismes, venait à se lézarder.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.