Et de trois! Venant s’ajouter à la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine, les tensions dans le détroit de Taïwan ont de quoi faire frémir. Entre la Russie, les Etats-Unis et la Chine, voici trois des cinq Etats officiellement détenteurs de bombes nucléaires qui sont aujourd’hui à couteaux tirés. Certes, un conflit direct paraît encore parfaitement évitable, et un recours au feu nucléaire est plus improbable encore. Mais la présence, pas très loin, de la France et de la Grande-Bretagne – les deux autres membres officiels du club nucléaire – vient encore confirmer la gravité de cette poussée de fièvre générale.

La célébration, ce samedi au Japon, du 77e anniversaire du bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki (au moins 100 000 morts) en est un douloureux rappel: les bombes nucléaires ne sont pas un danger abstrait. Or le Traité de non-prolifération (TNP), dont la révision est par coïncidence en discussion en ce moment même à New York, a échoué à éloigner le cauchemar que représente ce type d’armes. Non seulement le TNP n’a pas ramené à la raison les détenteurs de l’arme nucléaire, mais il n’a pas davantage empêché sa prolifération. Israël, l’Inde et le Pakistan (qui ne font pas partie du traité) sont entrés dans la danse macabre. Ils seront peut-être bientôt suivis par la Corée du Nord, l’Iran, l’Arabie saoudite, voire d’autres encore.

Revirement suédois

Bien plus: les intentions louables, et un peu désespérées, des Etats non nucléaires de faire enfin disparaître cette épée de Damoclès qui pèse sur la planète depuis sept décennies sont elles-mêmes rendues vaines par les regains de tension actuels. Un pays comme la Suède, par exemple, qui a joué un rôle de premier plan dans ces diverses initiatives, est aujourd’hui devenu membre de l’Alliance de l’OTAN, dont la dissuasion nucléaire est un aspect central. Elle devra sans doute jeter aux oubliettes ses aspirations.

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De même, la Suisse, qui est l’une des initiatrices du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (le TIAN, entré en vigueur en janvier 2021), refuse toujours d’y adhérer. «La Suisse se pose la question», expliquait cette semaine le conseiller fédéral Ignazio Cassis à ses collègues réunis à New York. Comme les 65 Etats qui ont ratifié le TIAN, la Suède et la Suisse veulent un monde débarrassé d’armes nucléaires, Ignazio Cassis l’a aussi répété. Mais il n’est pas temps, désormais, d’offusquer ceux qui possèdent ce genre d’armes.

Ambivalences japonaises

Signe supplémentaire de ces ambivalences: le premier ministre japonais, Fumio Kishida, participe ce samedi à la cérémonie d’Hiroshima. Certains membres de sa famille sont des victimes du bombardement. Il porte sur lui le poids de l’échec que représente inévitablement un recours à l’arme nucléaire. Mais il n’est pas question pour son pays de renoncer au «parapluie nucléaire» de l’allié américain. Aujourd’hui moins que jamais.

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