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Le ménage franco-allemand, bien que conflictuel, s’entendra

François Hollande déplaît à l’opinion allemande, et donc à celles et ceux qui gouvernent à Berlin. Néanmoins, les réflexes de la coopération franco-allemande fonctionneront et les deux partenaires, bien qu’imprégnés de cultures politiques différentes, s’entendront pour forger les compromis qui aideront l’Europe à avancer. C’est le pari que fait Henrik Uterwedde, de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg

C’est avec un intérêt particulier qu’on a suivi la campagne présidentielle française en Allemagne. De par l’étroite interdépendance économique et le rôle politique crucial des deux pays pour la construction européenne, les Allemands se sentent directement concernés par les choix du voisin français. Plus particulièrement, un des enjeux de la campagne a porté sur la politique de rigueur budgétaire que la chancelière Angela Merkel, avec le soutien de Nicolas Sarkozy, avait fait inscrire dans le pacte fiscal européen: François Hollande a fortement contesté la logique «d’austérité» de ce pacte et a annoncé vouloir le renégocier.

Cette mise en cause assez frontale de la politique d’Angela Merkel a été mal perçue en Allemagne: selon un sondage effectué quelques jours avant le scrutin, 50% des Allemands ont préféré Nicolas Sarkozy contre 24% soutenant François Hollande. Ils ont ainsi partagé l’avis d’Angela Merkel, qui s’était prononcé en faveur du président sortant, allant jusqu’à refuser de recevoir François Hollande avant le scrutin. Le même sondage montre l’attachement d’une majorité des Allemands à une politique de rigueur: 55% des Allemands se prononcent en faveur de l’introduction d’une règle d’or budgétaire, 33% seulement soutiennent la revendication d’une initiative de croissance.

La victoire de François Hollande a donc provoqué des réactions mitigées en Allemagne. Dans les milieux économiques, on est sceptique quant à son programme, considéré comme un peu traditionaliste, et concernant sa capacité de tenir ses promesses de réduire l’endettement. Dans le camp gouvernemental, on craint que la politique de redressement budgétaire en Europe, entamée si difficilement avec le pacte fiscal, puisse être sabordée par le nouveau président.

Par contre, le SPD et les milieux de gauche espèrent un renouveau de gauche pouvant faire barrage à la politique «d’austérité» dominante, en Europe comme en Allemagne. Faisant état de l’enthousiasme qu’a provoqué l’élection de François Hollande dans les pays du sud, certains observateurs voient déjà la chancelière de plus en plus isolée en Europe.

En tout cas, les premiers entretiens entre la chancelière et le nouveau président risquent d’être animés. Fort de son nouveau mandat, François Hollande voudra amender le pacte fiscal, introduire des «eurobonds» et adapter le rôle de la BCE, afin de réorienter la politique européenne de stabilité budgétaire dans un sens plus favorable à la croissance. Mais Angela Merkel restera de marbre sur le rôle de la BCE et refusera toute renégociation du pacte fiscal, qui a été signé par 23 gouvernements et a déjà été ratifié dans les premiers pays membres. Coté allemand, le redressement budgétaire est non négociable: il est considéré comme un préalable pour sortir la zone euro de la crise. Dans ce contexte, on attendra de François Hollande qu’il tienne son engagement de réduire les déficits publics à zéro d’ici 2017.

Cela dit, Angela Merkel sait bien qu’elle ne pourra pas passer en force et qu’elle a besoin du partenaire français. Assouplissant sa position, elle s’est montrée ouverte à compléter le pacte fiscal par un «Agenda de croissance», qu’elle vient de proposer pour le prochain sommet européen. François Hollande a également intérêt à éviter un affrontement avec le partenaire allemand. Il a déjà lissé ses positions en ne s’arc-boutant plus sur le mot «renégociation». Une ligne de compromis se dessine donc, mettant l’accent à la fois sur le redressement budgétaire et une stratégie de croissance en Europe, qui permettra aux deux leaders de trouver un terrain commun. Bien entendu, il faudra encore lever beaucoup d’ambiguïtés. Comment réduire les dettes publiques sans tuer la croissance? Quelle croissance, par quels moyens, avec quel argent? La chancelière s’est déjà prononcée contre des programmes de relance classiques financés par la dette et n’est pas favorable aux «eurobonds». Par contre, elle se montre désormais ouverte au renforcement de la Banque européenne d’investissement ou à la mobilisation de ressources non utilisées des fonds structurels européens. Du reste, elle va plaider pour des réformes structu­relles pouvant augmenter le ­potentiel de croissance. Est-ce exactement ce qu’a en tête François Hollande? On peut en douter. Il reste beaucoup de points de litige promettant des controverses.

Mais, après tout, n’est-ce pas normal quand il s’agit de questions touchant le cœur de nos modèles économiques? La coopération franco-allemande n’a jamais été un long fleuve tranquille. Ce sont deux pays représentant deux cultures politiques, économiques et sociales différentes, et qui peuvent diverger sur certaines questions. L’important, c’est la volonté et la capacité des deux partenaires de dépasser les clivages et de dégager des compromis porteurs, qui pourront être la base d’un accord européen. C’est pourquoi on peut parier que la coopération franco-allemande, établie depuis longtemps, va continuer à jouer son rôle. Les réflexes de la coopération vont se mettre en œuvre, tout simplement parce que chacun des deux leaders sait qu’il a besoin du partenaire, et que l’Europe a besoin de leur entente.

Les réflexes de la coopération vont se mettre à l’œuvre, parce que les partenaires sont raisonnables

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