En Suisse romande, Genève, Fribourg, le Valais et Neuchâtel ont interdit la mendicité. Le Jura la tolère mais certaines communes l’ont strictement encadrée, comme Porrentruy par exemple.

Dans le canton de Vaud, le débat qui dure depuis plusieurs années semblait clos après qu’une courte majorité des députés eurent voté en septembre une interdiction sur tout le territoire cantonal. Toutefois, un référendum contre cette décision a immédiatement été décidé et la récolte des signatures bat son plein, preuve que le sujet polarise et dérange.

L’aumône est un devoir dans toutes les civilisations

D’un côté, la misère a toujours amené de pauvres hères à tendre la main et les mieux lotis à leur donner quelques sous, volontiers et régulièrement. L’aumône est un devoir dans toutes les civilisations et les religions exhortent à s’y adonner.

Chez les chrétiens, la charité est la vertu théologale par excellence. Autrefois, elle était organisée par l’Eglise et les Ordres pour aider les plus pauvres, tenant lieu d’assistance publique. Les Maisons de Charité soignaient les malades, accueillaient les orphelins et offraient le gîte aux plus démunis.

Gratifiant pour les uns et humiliant pour les autres

Avec l’avènement d’une pensée laïque et étatique, ce type de solution, religieuse ou individuelle, a semblé inadéquat. L’exemple des dames patronnesses s’occupant de «leurs» pauvres a été abondamment utilisé pour illustrer un rapport de castes, gratifiant pour les uns et humiliant pour les autres. A l’aune de ce regard, la vertu s’est transformée en vice et il n’est pas anodin que le mot charité ait été remplacé désormais par des vocables plus neutres tels que solidarité ou aide sociale.

Dès lors, les gens se sont habitués à ne plus verser de la main à la main et les yeux dans les yeux, mais ils font des dons à des organisations de bienfaisance qui s’occupent des plus démunis. Ceci mit à part, ils ont cessé d’être maîtres de leur générosité puisque la fonction redistributrice de l’impôt a rendu obligatoire ce qui était autrefois spontané, quoique sans doute moins opulent.

Un métier organisé et «marketé»

De la sorte, l’Etat a organisé et centralisé la collecte pour unifier les dons sous forme de prestations sociales. Il peut ainsi se targuer d’une générosité qui n’est pas la sienne, ce qui permet parfois à ses élus de faire du clientélisme. Mais, ne nous plaignons pas, le système fonctionne et personne n’est laissé sur le bord du chemin.

En corollaire, les gens estiment que la mendicité n’a plus sa place dans notre monde respectueux de la dignité humaine. Désormais, c’est donc de la gêne qu’ils ressentent face à un mode de subsistance qu’ils espéraient révolu. Ils ont en outre conscience que, dans nos villes, faire la manche est devenu un métier comme un autre, organisé et «marketé».

Demander l’aumône n’exige en rien de se prosterner

L’attitude stéréotypée des indigents le prouve à l’envi: voix basse, ton geignard, postures volontairement inconfortables. Je ne parle pas ici de ces personnes, visiblement marginales et cassées par la vie, qui demandent parfois de quoi dormir au foyer le plus proche. Ceux-là, bien que moins nombreux, ont des attitudes plus personnelles et plus dignes, car demander l’aumône n’exige en rien de se prosterner.

Mais, dans sa forme la plus courante aujourd’hui, la mendicité est souvent organisée en réseau, où celui qui quête le fait pour d’autres, au prix de sa dignité. Si, lorsque vous croisez un mendiant, vous n’évitez pas son regard comme s’il n’existait pas, comble du mépris; si vous répondez à son bonjour parce qu’il est votre frère et mérite votre respect; si pourtant, pour les raisons exposées ci-dessus, vous ne lui donnez rien, alors la honte vous envahit devant cet homme à genou ou cette femme accroupie depuis des heures.

C’est ce sentiment de culpabilité qu’instrumentalisent ceux qui exploitent les miséreux, et sur lequel comptent les référendaires vaudois, pétris de bonnes intentions. Il faut y résister car cela relève de la pitié dangereuse, celle qui croit aider mais qui est contre-productive, et ne sert qu’à se donner commodément bonne conscience.