Ceux qui ont estimé et déclaré que le voyage à Tripoli du président de la Confé­dération était la meilleure chose à faire doivent commencer à douter de leur appréciation de la situation et des personnes. Non pas qu’il soit interdit de se poser des questions sur les conditions de l’arrestation d’un fils du chef d’Etat libyen et de sa femme. Les plaintes des deux employés ayant été retirées, il n’y aura pas de jugement sur le fait et la gravité des mauvais traitements. Et même si le dénommé Hannibal et sa femme refusaient de se rendre à une convocation de justice pour explications, une arrestation à grand spectacle se justifiait-elle?

Lorsque l’on a dit cela, on a pu admettre l’idée de regrets exprimés diplomatiquement sur l’envergure prise par cette affaire; mais en insistant sur notre système politique de fédéralisme et d’indépendance réelle de la justice.

Qu’un Tribunal arbitral examine quelques points discutés, on pouvait l’admettre aussi. Mais rien de plus, absolument rien de plus. Et sur cette base, il fallait négocier, appeler au calme, battre le rappel des amis européens et arabes. Mais ne manquons-nous pas dé­sormais d’amis? Imaginons la Belgique ou l’Autriche, membres de l’Union européenne dans la même seringue. Ce n’est pas fabuler que de penser à une autre tournure des événements.

Au moment où sont écrites ces lignes, les deux otages suisses n’étaient toujours pas rentrés. Un premier avion du Conseil fédéral, avec Micheline Calmy-Rey, avait fait l’aller et retour sans les ramener. Puis Hans-Rudolf Merz ­revint à son tour assis à côté de deux sièges vides. Comble d’ironie, un troisième vol ramena des bagages. Et, pied de nez encore, le vice-ministre libyen des affaires étrangères, démontrant implicitement l’impuissance de son premier ministre, a déclaré sans rire que c’est au procureur, donc à une justice indé­pendante du gouvernement, de prendre la décision; nos deux malheureux compatriotes étant inculpés de n’importe quoi, comme ­chacun sait. Et dire que dans cette langue de bois, cette disproportion énorme des ­mesures, cette hypocrisie traversant le ridicule, les autorités libyennes invoquent leur honneur. Mais c’est le déshonneur, à force de fureur et de déraison, qui rejaillit sur elles lorsque le Guide parle de démembrer la Suisse, ose déposer une résolution en ce sens à l’ONU, tandis que le fils rêve de nous atomiser.

Alors en voilà assez. Il faut aller, nous aussi, devant l’ONU. Il faut y dénoncer cette folle agressivité indigne d’un Etat appelé à présider l’Assemblée de l’ONU; laquelle risque d’en être atteinte dans sa crédibilité. Il faut dénoncer cette saisie d’otages, – car il s’agit bien de cela et de rien d’autre –, dans une hystérie de vengeance et de représailles. Et il faut que les Suisses, peuple et cantons, serrent les rangs. Il n’est plus temps et pas encore le temps de parler du sort politique de Hans-Rudolf Merz, ni des dysfonctionnements à Berne, à Genève et dans la liaison entre les deux. La tête du président de la Confédération ne doit pas être un trophée de chasse offert au leader libyen. Que notre président reste en place jusqu’à la fin de l’année et que le collège gouvernemental retrouve ses marques, sa cohésion sur le chemin de la fermeté, de la dignité d’un Etat qu’il a le devoir d’incarner. Ne sous-estimons pas les dommages quant aux perspectives économiques. N’ignorons pas, surtout, combien tout cela est extrêmement pénible pour nos compatriotes pris en otage par un Etat qui invoque le droit tout en s’en moquant comme d’une guigne.

Mais il arrive un moment où seules la dignité, la fermeté sont respectables et finalement respectées. La Libye n’a cessé, durant ces dernières semaines, de sentir qu’elle pouvait aller toujours plus loin, permettant à un clan familial couvrant son mauvais garçon de mener la Suisse par le bout du nez. Cessons de jouer à ce jeu pervers que nous aurions dû refuser d’emblée et qui ne nous a apporté qu’une escalade d’humiliations.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.