Nouvelles frontières

Ma «Mengele» et l’ange de la mort

OPINION. Il faut lire le magistral «La Disparition de Josef Mengele» d'Olivier Guez, écrit Frédéric Koller dans sa chronique, où il est question de camps de la mort et de machines agricoles 

La Mengele, quand j’étais gamin, était une remorque auto-chargeuse qu’on utilisait pour aller à l’herbe ou charger les foins. Au village, une Mengele pouvait aussi être une ensileuse, une moissonneuse-batteuse ou un épandeur à fumier. Ces machines agricoles étaient réputées robustes, increvables – c’est allemand – et on les reconnaissait facilement à leur couleur vert pâle.

Un scoop à Buenos Aires

Quelques années plus tard, Josef Mengele allait m’offrir un de mes premiers scoops. Le tristement célèbre médecin SS d’Auschwitz avait accosté en Argentine le 22 juin 1949, au terme d’une longue fuite, en présentant une pièce d’identité établie par le CICR à Gênes, son port de partance, sous une fausse identité. C’est une organisation juive de Buenos Aires qui m’avait signalé ce document, depuis peu accessible dans les archives nationales argentines et dont elle m’avait fourni une copie.

En pleine crise des fonds en déshérence, l’information n’était pas passée inaperçue: l’ange de la mort, le médecin qui faisait le tri d’êtres humains à l’entrée du plus sinistre des camps d’extermination pour nourrir ses expériences avait déjoué la vigilance de l’organisation humanitaire afin d’obtenir un sésame qui lui permettrait de couler des jours paisibles en Amérique latine jusqu’à sa mort, survenue au Brésil en 1979. A Genève, c’était l’embarras. Mais on joua la transparence: d’autres nazis avaient bénéficié de documents similaires dans le grand désordre européen de l’après-guerre. Il ne fut jamais prouvé qu’un collaborateur du CICR participa activement à ce qu’on appelait la «route des rats», la filière d’évasion des tortionnaires nazis et de leurs complices.

Ces machines étaient réputées robustes et on les reconnaissait facilement à leur couleur vert pâle

A l’époque, je n’avais pas fait le lien entre «ma» Mengele et le criminel de guerre Mengele. Et quand plus tard je vis pour la première fois à Bâle l’œuvre de Tinguely nommée Mengele-Danse macabre, composée en partie de pièces provenant d’une ensileuse à maïs de marque Mengele récupérée dans une ferme incendiée de la campagne fribourgeoise, j’avais cru qu’il s’agissait d’un clin d’œil de l’artiste à l’Histoire (je n’avais sans doute pas lu la notice accompagnant la sculpture monumentale).

Le silence jusqu’à la mort

Or ma Mengele et Josef Mengele faisaient partie de la même famille. Bien plus: l’entreprise de machines agricoles Mengele, fondée par le père de Josef, sera la pompe à finances du fugitif jusqu’à ses derniers jours. Josef Mengele – toujours sous une fausse identité – fut même un temps représentant de la marque au Paraguay (il se fit ensuite passer au Brésil pour un spécialiste suisse de l’élevage sous le nom de Peter Hochbichler). Par mallette de billets transportée par un affidé ou par le biais d’un compte en Suisse alimenté par le succès de l’entreprise familiale, l’ange de la mort se savait à l’abri du besoin. Et jusqu’à sa disparition, sa tribu et son village de Günzburg, en Bavière, gardèrent jalousement le secret.

Ce n’est que bien des années plus tard, à partir de 1985, sous la pression médiatique, que le fils de Mengele et d’autres proches avoueront être restés en contact avec le criminel jusqu’à sa noyade finale. Dès lors, l’entreprise Mengele Agrartechnik devait péricliter, passant de 1200 employés à 600 en 1991, année où elle fut vendue. «La marque a définitivement disparu en 2011», écrit Olivier Guez à la fin de son magistral livre-enquête, décliné sous forme de roman*, consacré à la fuite de Mengele.

Si je devais revoir une vieille Mengele rouillée au fond d’une grange, nul doute que je serais gagné par la nostalgie des foins d’autrefois. S’y ajoutera désormais le sentiment d’un immense gâchis.

La Disparition de Josef Mengele, Grasset, 2017.

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