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Mensonge contre mise en scène

Le photographe anglais Tom Hunter est au cœur d’une polémique. Son crime: avoir rajouté de la fiction à une de ses images, trahissant ainsi le modèle ayant posé pour lui

Douze installations de Bill Viola entrant en résonance avec un marbre et 14 dessins de Michelangelo. A Londres, la Royal Academy of Arts survole cinq siècles d’histoire de l’art dans une exposition spectaculaire montrant que l’œuvre d’un des artistes phares de la Renaissance italienne et celle d’un des grands noms de l’art vidéo américain sont au final moins éloignées qu’on pourrait le penser. Ce qui frappe chez le Toscan comme chez le New-Yorkais, alors que rien ne semble plus différent que des vidéos expérimentales et des dessins à la craie, c’est la manière dont ils mettent en scène le corps humain.

Mise en scène, une notion essentielle. Une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, ne reflète jamais totalement la réalité, il y a toujours une distorsion, une subjectivité. En quittant l’autre jour la Royal Academy à la suite d’une visite organisée pour la presse, voilà que je tombe, en empoignant l’Evening Standard, sur un article consacré à Tom Hunter, photographe britannique qui fut le premier à avoir eu les honneurs d’une exposition monographique à la National Gallery. Et qui se voit aujourd’hui accusé par une de ses anciennes assistantes, une certaine Karolina Bajda, d’avoir justement distordu la réalité.

Eclairer, non détourner

La jeune femme est le sujet central d’une photographie prise en 2015 et commercialisée en fin d’année dernière par la Photographer’s Gallery, tandis que la Purdy Hicks Gallery en propose un tirage limité à plus de 12 000 francs. Intitulée Winterville, elle montre une jeune femme affalée sur une table durant un marché de Noël. Interviewé par The Observer, Hunter a cru bon d’expliquer qu’il avait immortalisé une barmaid épuisée durant sa pause. Or donc, il s’agit de son assistante, à qui il a demandé de poser. Il a ainsi rajouté de la fiction à un cliché qui n’en avait pas besoin. Bajda s’est sentie trahie, ajoutant qu’elle ne souhaitait pas être prise pour une ex-serveuse. Le Londonien a de son côté commencé par souligner qu’il n’était pas un photojournaliste et que tout son travail consistait à entremêler le réel et la fiction, avant de se rétracter et d’écrire à Bajda pour la dissuader de contacter la presse, par peur de voir sa carrière se briser.

Que retenir de cette affaire? Qu’il existe une différence entre mise en scène et manipulation. Hunter aurait dû laisser parler son image, ne pas tenter de maladroitement l’expliciter. Lorsqu’une œuvre d’art me parle, c’est souvent par ce qu’elle suggère, par l’interprétation personnelle que je peux en faire. Voir un artiste mentir pour vendre a quelque chose de déplaisant. L’art doit éclairer le monde, non le détourner.


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