En juin 1921, un jeune Arménien nommé Soghomon Tehlirian est face à ses juges à Berlin. Il a assassiné un ancien ministre du gouvernement ottoman, Talaar Pacha, dans la capitale allemande, pour venger le meurtre de sa famille et des Arméniens d’Erzurum, sa ville natale. Son avocat demande l’acquittement, l’accusé ayant tenté de venger «la grande et patiente» famille des Arméniens. Un missionnaire protestant témoigne avec éloquence du massacre de 1915. Il faut moins d’une heure aux jurés pour déclarer Tehlirian «non coupable».

Un verdict qui surprend

Ce verdict surprend un peu l’époque, il devient l’objet de débats dans la presse et dans les cours de droit. Un étudiant juif polonais, Raphael Lemkin, le futur juriste qui inventera plus tard le concept de «génocide», est particulièrement frappé par «le plus pittoresque et le plus sensationnel» des procès. Il raconte dans ses Mémoires en avoir beaucoup discuté à l’Université de Lemberg (aujourd’hui Lviv, en Ukraine), où il étudiait. Pour lui, Tehlirian a agi de manière juste. Qu’en est-il alors de la souveraineté de la Turquie, objecte un de ses professeurs, adepte du droit des Etats de traiter leurs citoyens comme ils l’entendent? Aucun traité ne les empêche de les tuer, leur souveraineté est absolue, explique-t-il. L’étudiant est choqué. Il s’insurge contre l’assassinat de tant de personnes. Selon ses Mémoires, le dialogue suivant a lieu: