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Migrants à Idomeni.
© Amel Emric

Il était une fois

Le mépris des vaincus

Les Syriens n’ont pas réussi à faire triompher chez eux leurs désirs politiques. On entend dire çà et là que c’était même folie d’avoir essayé. Vaincus aujourd’hui, ils ne recueillent guère d’égards, estime Joëlle Kuntz

Dans ses Mémoires d’un révolutionnaire, Victor Serge (1890-1947) déplore le mauvais accueil des réfugiés espagnols en France après la victoire de Franco. «Le désastre d’Espagne provoqua en France une véritable catastrophe morale […] Le plus vivace des sentiments socialistes, c’est-à-dire des sentiments humains généreux, s’éteignit en presque quelques mois. Des centaines de milliers de réfugiés franchissaient les Pyrénées, accueillis par des gardes mobiles qui les dévalisaient, les brutalisaient, les internaient dans des camps de concentration indescriptibles. […] Les masses se détournaient simplement des vaincus et des problèmes qu’ils posaient en silence.»

Les Espagnols, les Syriens

L’écrivain belge d’origine russe, leader de l’opposition de gauche à Staline, était en France en 1936, libéré du goulag soviétique grâce à une campagne de soutien. Son analyse donne à penser sur le drame syrien d’aujourd’hui: «Je voyais jouer le mécanisme du refoulement. Jouissant soi-même de tant de bien-être, on se détournait de tant de souffrance. Vivant soi-même sous tant de menaces, on se détournait de tant de défaites après tant de luttes. On en voulait aux Espagnols d’être vaincus. Des camarades qui les avaient bien reçus d’abord se détachaient d’eux avec une sorte de colère. Je devais entendre plus tard, sur les routes de la défaite de la France, d’excellentes gens parler avec mépris des «réfugiés espagnols».

L’Europe en veut aussi aux Syriens d’être vaincus. Elle les admirait en combattants de la démocratie et des droits de l’homme contre un dictateur qu’elle voyait déjà tomber sous leurs coups. Ils étaient de ces fiers Arabes qui les uns après les autres se libéraient de régimes détestés. Leur «Printemps arabe» ressemblait à notre «Printemps des peuples» de 1848. Il a fini de la même manière, en défaites, sauf en Tunisie peut-être où, comme en Suisse après la guerre du Sonderbund, et là seulement, les idées démocratiques l’ont emporté.

Les Européens ont soutenu politiquement les Syriens, comme les démocraties soutenaient le principe de la République espagnole. Mais comme en Espagne quand la guerre a commencé, aux premières bombes de Bachar al-Assad, nous les avons lâchés. Ils se sont enfuis. Nous leur avons donné le nom de «réfugiés», des secours ont été organisés dans le voisinage. Puis nous avons cessé de payer pour ces secours. Ils ont alors forcé les frontières de l’Europe. Pendant quelques mois, le spectacle de leur sort misérable aidant, ils ont encore été des «réfugiés». Maintenant, on les appelle des «migrants». Des «réfugiés» qui «émigrent» de là où ils sont parqués pour «immigrer» là où ils ne sont pas attendus deviennent des «migrants». Les Etats ont des devoirs précis à l’égard des réfugiés. Ils en ont beaucoup moins à l’égard des migrants.

L’Europe n’a aucun égard pour les vaincus

Ils n’en ont aucun à l’égard des vaincus. Les Syriens n’ont pas réussi à faire triompher chez eux leurs désirs politiques. On entend dire çà et là que c’était même folie d’avoir essayé. Les vaincus n’ont pas de droits sinon de rester en vie et d’endurer en silence l’opprobre de ceux qu’ils dérangent. «Il eût été facile de les accueillir dans la vie normale, dit Victor Serge à propos des Espagnols en France. De les installer dans les régions du pays en voie de dépeuplement, d’ouvrir les familles aux enfants et aux jeunes gens – et même d’en tirer pour la défense de la France menacée une ou deux divisions d’élite. Aucune de ces idées ne vint à personne.»

Les réfugiés espagnols étaient de culture chrétienne, comme les Français. Ils étaient républicains, socialistes ou radicaux-socialistes, comme la majorité des électeurs français d’alors. Il n’existait pas entre eux ce «fossé culturel» dont l’Europe prend prétexte aujourd’hui pour fermer la porte aux Syriens. Et pourtant, les Français se sont détournés des Espagnols. Victor Serge a mis le doigt sur une raison obscure, et inexplorée: les Espagnols étaient des vaincus.

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