Les présidents sont soucieux de leur héritage. Extrêmement soucieux. Au terme de leur mandat, nombreux sont ceux qui s'aventurent à l'étranger pour échafauder des accords de paix et essayer d'améliorer le vaste monde par d'autres moyens. Ils se lancent dans la création de bibliothèques présidentielles et cherchent à rester actifs et importants dans les affaires du monde, même si dans leur pays on ne les écoute pas aussi attentivement qu'ils le souhaiteraient. L'héritage Clinton n'a cessé d'être débattu, depuis les élections controversées de 2000 jusqu'à celles que nous venons de vivre. Bill Clinton a même participé à la campagne, essentiellement grâce à sa femme qui était candidate et qui a vigoureusement défendu le bilan de son mari (à ses côtés).

Et maintenant, nous avons «W». Son deuxième mandat s'achève sur des taux d'approbation si historiquement bas qu'ils n'ont pas de précédent, et ses échecs politiques sont si nombreux qu'ils pourraient remplir le reste de ce journal. Largement considéré comme le pire président des Etats-Unis, et à juste titre, «W» a pour ainsi dire été placé en quarantaine pendant la campagne de McCain car son bilan était conspué de toutes parts. Il pourrait même remercier Sarah Palin, car son irruption a quelque peu détourné l'attention des programmes télévisés humoristiques de fin de soirée qui l'auraient sans cela systématiquement pris pour cible, lui et sa présidence.

Mais l'héritage de Bush pourrait avoir - suprême ironie - une signification historique considérable dans la mesure où il a créé les conditions nécessaires à l'émergence d'un candidat comme Obama. Et cela ne réduit en rien le mérite d'Obama, car c'est l'un des candidats les plus brillants, intelligents et compétents qu'on ait jamais vus, et il sera probablement un excellent président. Et cela n'amoindrit pas non plus le travail de l'équipe d'Obama, sans doute la meilleure jamais à l'œuvre en politique américaine.

Les années Bush ont mis en lumière les excès de ce pays, son arrogance et son étroitesse d'esprit, tout en exposant sa fragilité, sa vulnérabilité et les défis qu'il doit affronter sur tous les plans. Et Obama l'a compris. Il a abordé les vrais problèmes de façon créative, crédible et constructive. Il est passé de la politique de la destruction à celle de l'inclusion. Il a attaqué de front la cupidité de l'Amérique et la nécessité de réformer le système fiscal, particulièrement celui qui concerne les plus riches. C'est pour cette raison qu'il a été accusé de vouloir procéder à une redistribution, étrange accusation puisque c'est la raison d'être de tous les programmes fiscaux. Il a affirmé que la notion d'intelligence est importante lorsqu'on occupe un poste à hautes responsabilités. Il a écrit davantage de livres que «W» ne se souvient d'en avoir lu récemment. Il a montré que certaines décisions sont difficiles à prendre et requièrent une analyse attentive, qu'agir rapidement peut sembler approprié mais provoque des conséquences catastrophiques. Et il a prouvé, et continue de le faire, que nos ennemis, réels ou supposés, intérieurs ou extérieurs, devraient plutôt être écoutés que diabolisés et embastillés. Pourtant le bouleversement le plus spectaculaire créé par les années Bush est la forte mobilisation de nouveaux électeurs, en particulier des plus jeunes. Atteints jusque-là d'une certaine apathie politique, du moins si l'on en croit leur empressement à aller voter, les jeunes Américains se sont rendus aux urnes en masse et, à une écrasante majorité, ont donné leurs voix aux démocrates, tant pour la présidentielle que pour le Congrès. Ils étaient fatigués de voir leur pays endetté jusqu'au cou leur laisser les factures à payer plus tard. Fatigués de voir leur environnement détruit par de nombreuses nations, au premier rang desquelles les Etats-Unis. Fatigués de voir le pays de plus en plus dépendant de ressources énergétiques étrangères. Fatigués de voir augmenter le nombre de personnes non assurées et les prix de la santé exploser sans espoir d'amélioration en vue. Fatigués de voir les bases mêmes de la protection sociale américaine, la sécurité sociale et l'assurance maladie, se désagréger sans aucune garantie qu'elle soit renflouée quand ils seront adultes. Et ce ne sont que quelques exemples.

L'importance des jeunes gens dans la victoire d'Obama n'est pas exagérée. Ils étaient partout: faisant du porte à porte, créant des solutions et des plateformes technologiques intelligentes, dirigeant des bureaux de campagne, recrutant et galvanisant des bénévoles, souvent des jeunes eux aussi. J'ai pu constater, bien que de façon anecdotique, à quel point ils avaient été réveillés par les échecs de Bush et l'état du pays (ainsi que leur profonde foi en Obama).

Aujourd'hui tout et n'importe quoi est publié sur YouTube - j'y ai moi-même déposé quelque chose il y a peu -, mais une vidéo qui met en évidence le phénomène que je décris a récemment retenu mon attention. Generation We (titre d'un livre d'Eric Greenberg), sur son site web http://www.gen-we.org, présente une vidéo remarquable qui rassemble divers jeunes gens parlant des problèmes actuels. Il y en a de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de toutes les confessions et de tous les milieux. Mais le plus important, ce ne sont pas leurs immenses et flagrantes différences mais plutôt leur point commun: la volonté de faire de leur pays et de la planète un monde meilleur. Lorsqu'on regarde cette vidéo, on ne peut qu'être rassuré à l'idée de transmettre notre pays et notre monde à une génération future de militants, de dirigeants et de citoyens compétents.

Je me réjouis de visiter la bibliothèque présidentielle de George W. Bush. Toute jeune personne devrait aller la visiter, en particulier ce qui, je l'espère, fera l'objet d'une exposition spéciale sur l'héritage de Bush et sa place dans l'histoire. Ce sera une exposition présentant Barack Obama et le réveil de la nation, particulièrement de sa jeunesse. Je suis l'heureux père de trois filles qui ont un jour marché dans les couloirs de la Maison-Blanche occupée par Bush. J'aimerais les emmener visiter cette bibliothèque dès que possible afin qu'elles puissent se joindre à moi pour remercier «W».

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