Il me semble qu'on a oublié quelque chose. Pourtant, il ne se passe pas un jour sans que la presse ne parle d'Expo.01. Pas un Suisse qui n'en ait entendu parler, ou presque.

Nous avions juste oublié de dire merci. Merci Pipilotti. «Elle fit un tour et puis s'en fut», écrit Lorette Cohen. Mais ce tour-là fut assez long, assez lent, assez tournoyant, pour nous laisser à la place du cœur comme une ombre de couleur, comme un jouet d'enfant qui n'en finit pas de tomber dans les fonds de la mer. Pipilotti Heidi, nouvelle symbolique suisse, rafraîchissante, bousculante, jamais superficielle. Alors que certains espéraient un clown gentil, un peu insignifiant, que l'on peut oublier juste après lui avoir souri, Pipilotti ne s'oublie pas, sa présence est rémanente, la trace qu'elle laisse profonde, le désordre qu'elle instaure dans notre vision du monde, durable. Elle représente cette Suisse très jolie, très propre, pleine de couleurs et de gaieté, pleine de jouets et d'eau pure, de sexe et de fragments de corps, mobiles, flottants. Une Suisse expérimentale, ouverte, en mouvement, hésitante. Un produit incertain. Une Suisse où le doute prend le pas sur les certitudes, l'expérimentation sur la perfection, et la naïveté, cultivée comme un cadeau, comme une victoire, sur la stratégie.

Comme Tinguely il y a quelques décennies, Pipilotti fait exister, publiquement, l'art contemporain suisse. 2000 projets soumis à 01! Elle en a écarté 1700? Certes. Elle en a retenu 300. Sur une base peu objective, a-t-on lu? Mais seul l'académisme peut se prétendre objectif. Et que lui a-t-on demandé, d'après vous, si ce n'est de choisir et d'assumer? Ceux qui auraient préféré autre chose que la sélection avaient-ils quelque chose à proposer? Et ces voix d'avant-hier qui s'élèvent pour dire qu'il serait préférable qu'Expo.01 devienne 02, 03, ou que sais-je encore? Certes, il est toujours plus prudent de s'abstenir. Si Expo.01 ne répondait pas aux attentes, comme ce serait confortable: «Nous l'avions bien dit.» Et si 01 émerveillait la Suisse? Tant pis, on pourra toujours dire que c'est grâce à nos mises en garde que les choses se sont finalement mises en place… Mais Pipilotti, elle, n'est pas de cette Helvetia-là, de cette Suisse qui s'étouffe dans la prudence de l'autocritique.

Elle ne s'étouffe pas non plus dans la perception d'elle-même. – Ich bin ein Molekül, ich bin der König, chante-t-elle (je suis une molécule, je suis le roi) – c'est bien la Suisse, minuscule et royale. Pipilotti la Suisse a bien trop à faire pour chercher la gloire, comme certaines voix ont voulu le suggérer. Ce n'est pas une expo embryonnaire qui pouvait flatter la superstar! Sa première conférence de presse: j'ai appris dans ce qui était encore le Journal de Genève à l'époque qu'elle portait des chaussures bicolores, laquées noires et blanches… Connaissons-nous la couleur changeante des chaussures et des cheveux de tout autre collaborateur de 01? C'est bien Pipilotti qui a su mettre à notre disposition l'excellent produit médiatique qu'elle est, tout simplement. Elle nous a offert sa personne, sa présence, son image, sa capacité à faire parler d'elle – pour 01. C'est Pipilotti qui a médiatisé 01, et non 01 qui a médiatisé Pipilotti. Son enjeu, ce n'est pas le succès, c'est la joie. «Si après avoir vu mon exposition» – en l'occurrence, elle ne parle pas de 01 – «les gens rentraient chez eux et considéraient soudain leur téléviseur, leur intérieur comme une installation, je pourrais crier de joie!» Crier de joie parce que les gens auraient compris. Auraient saisi la valeur de ce regard oblique – de tout regard oblique – la valeur de l'art, surtout en Suisse, surtout aujourd'hui. Cette nécessité vitale qui trouve si bien sa place dans une exposition qui se veut de son temps. Cette valeur-là fait désormais partie de 01. Indéfectible. Pipilotti y a contribué – mais elle ne l'emporte pas avec elle en partant. L'art reste. Les bords du lac de Neuchâtel en regorgent, art et quotidien fondus, comme elle le souhaite. Elle pourra bientôt crier de joie.

D'accord, me direz-vous. L'art est là. Mais le réalisme? Mais le pragmatisme? Mais la technologie? Mais l'argent? Mais les délais? Et les «portes ouvertes, puis claquées»?

Je ne vais pas répondre à tout, d'ailleurs je n'ai pas toutes les réponses. Ecoutons plutôt Jacqueline Fendt, qui dit que «le spectacle sera beau», et qui nous fait savoir que d'ores et déjà, trente projets sont prêts. Ecoutons l'un des conseillers de Pipilotti: «Elle n'a jamais coupé la parole à personne.» Une formidable capacité d'écoute et de perception. Ecoutons l'heureux successeur, conscient de la valeur de l'héritage. A la conférence de presse tenue récemment à Berne, au journaliste genevois qui lui demande s'il n'a pas l'impression de se retrouver avec tous les problèmes sur les bras, il répond, d'un air de ne pas comprendre de quoi on parle: «Mais bien sûr que non…» Et pour les portes, elles ont été fermées tout doucement au moment du départ: un départ si discret. Merci Pipilotti, d'avoir ainsi muselé toutes les langues qui chuchotaient que c'était pour votre propre renom que vous vendiez votre âme à 01.

Quant à la technologie, elle doit suivre. La technologie ne saurait précéder les projets. Les cathédrales aussi ont été vues avant d'être construites. Bien sûr, il y a des risques. Et plus les projets sont d'envergure, plus les risques sont grands… Mais la technologie du futur – celle que nous voulons pour 01 – rencontrera demain les projets d'aujourd'hui. Il faut juste lui laisser le temps d'arriver, à cette technologie qui saura réaliser ces folies – mais elle vient si vite qu'il n'y a aucun lieu de verrouiller ni d'exclure l'impossible. Le flou artistique n'existe pas.

Selon United Aliens: «Beautiful are the people who feed their dreams.» Merci Pipilotti d'avoir nourri les nôtres…

et vive 01!

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