Revue de presse

Mère Teresa désormais sainte de l’Eglise romaine. Le mérite-t-elle?

La canonisation, ce dimanche, de la sainte des caniveaux de Calcutta fait rebondir les nombreuses polémiques qu’elle a suscitées. Accusée qu’elle fut d’être réactionnaire, de vendre des indulgences aux riches tout en prêchant le feu de l’enfer et la continence aux pauvres, comme au Moyen Age

La religieuse catholique albanaise naturalisée indienne qui a été canonisée ce dimanche 4 septembre à Rome avait «consacré sa vie aux mourants», écrit Courrier international. «Un dévouement encore aujourd’hui considéré comme suspect», selon le quotidien britannique en ligne The Independent qui, dans un article assez provocateur, soutien en gros qu’elle n’était «pas si sainte que cela», la petite mère des pauvres de Calcutta, mais qu’elle savait en revanche «faire le buzz». Elle reste donc sujette «à controverse en dehors des rangs des catholiques».

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«A l’instar de son grand ami et admirateur le pape Jean Paul II, qui lui a ouvert la voie à la sanctification, Mère Teresa était une ardente défenseuse de la doctrine traditionaliste sur des questions telles que la contraception et l’avortement. Mais, sur ces sujets, ses positions étaient des plus classiques. En revanche, ce qui lui a valu de sévères critiques, c’est la manière dont elle a accompli la tâche qu’elle s’était donnée en Inde auprès des plus pauvres d’entre les pauvres», ces «plus de quarante ans au service des plus démunis», avait écrit le Journal de Genève et Gazette de Lausanne à sa mort en 1977:

«Ralenti sous Benoît XVI, le dossier de sa canonisation» a été relancé sous François, même si celui-ci «a déclaré qu’il aurait eu peur si cette petite femme tenace, déterminée et empreinte d’absolu, avait été sa supérieure», rappelle Le Monde. A mesure que la notoriété de Gonxhe Agnes Bojaxhiu augmentait, «ses méthodes rudimentaires ou ses sources de financement lui ont valu des critiques et parfois même des attaques acerbes». Elle avait en effet «le capital politique, la bonne volonté de tant de gens à travers le monde, l’oreille des présidents, l’argent… Elle aurait pu user de son influence pour chercher des solutions plus durables», explique une sœur missionnaire de la Charité: son objectif «n’était pas d’éliminer la pauvreté mais de sauver des âmes» dit-elle.

«Elle représente l’asservissement de l’Eglise au show-biz, à la superstition et au populisme»: l’essayiste Christopher Hitchens avait publié un article ravageur sur elle en 2003, au moment de sa béatification par Jean Paul II. Le magazine en ligne Slate le republie aujourd’hui sous le titre: «Mère Teresa était une fanatique, une fondamentaliste et une imposture.» Passons sur les détails du processus de béatification, mais l’auteur prétend dans tous les cas que «nous voilà revenus à la corruption médiévale de l’Eglise, qui vendait des indulgences aux riches, tout en prêchant le feu de l’enfer et la continence aux pauvres. MT n’était pas une amie des pauvres. Elle était une amie de la pauvreté.»

Le Huffington Post évoque aussi ce texte très polémique en parlant de «bonté, générosité, altruisme… autant de qualités qui viennent en tête lorsqu’on pense à Mère Teresa. Et qui font dire: «Je ne suis pas Mère Teresa» à ceux qui font leur mea culpa ou admettent leurs imperfections. Pourtant, au-delà de la crédibilité des miracles qui lui sont attribués (et qui font débat par nature), la figure de Mère Teresa recèle aussi des parts d’ombre qui ont égratigné son mythe.» Et qu’on instrumentalise aussi dans la crise sur les réfugiés en Allemagne:

Comme le note Témoignage chrétien, elle avait une vision «en retard sur les textes officiels de l’Eglise», des «penchants conservateurs» et des «velléités prosélytes». Et «en Inde, le chef du camp nationaliste, Mohan Bhagwat, l’a accusée en 2015 d’avoir eu pour objectif de convertir les gens qu’elle aidait. «Au nom du service, des conversions religieuses étaient effectuées», a-t-il dénoncé. Il n’est pas le seul à avoir tenu ce genre de discours en Inde, d’autres évoquant aussi une démarche colonialiste», des malades recevant «peu ou pas de soins», quoique glorifiés, «une hygiène loin d’être optimale et des sœurs sans compétences médicales».

Mais il y a pire. Hemley Gonzalez, un ancien volontaire interrogé par CNN qui avait «proposé d’installer un chauffe-eau pour éviter aux malades de se laver à l’eau froide» se serait vu répondre: «On ne fait pas ça ici. C’est la volonté de Jésus.» Même la revue scientifique de référence The Lancet a «relevé de tels manquements». Bref, on ne compte plus les polémiques à son égard et il n’y a aujourd’hui plus guère que La Croix pour se contenter d’affirmer qu’elle est «une sainte pour tous», point barre.

La Tribune de Genève relève donc que la «sainte des caniveaux» a certes «passé sa vie à soulager la misère la plus sordide» qu’elle «a été adorée par les foules», mais aussi «détestée par certains et souvent mal comprise». Ce, même si «ses mains noueuses ont caressé tous ceux dont personne ne voulait, des mourants rongés par les vers à Calcutta aux premiers malades du sida à New York» avec «une photogénie singulière» qui a «fait d’elle un monument de l’Eglise du XXe siècle». Encore une fois, cette «incarnation du don de soi pour les pauvres n’a jamais cherché à s’attaquer aux racines de la pauvreté, […] avocate farouche de la morale de l’Eglise […], et elle a passé des décennies dans le doute».

«La fondatrice des Missionnaires de la Charité, qui avait débarqué à Calcutta en 1929, a consacré sa vie à la conversion des hindous et à la lutte contre l’avortement.» Mais «pas de quoi en faire une sainte», conclut Aroup Chatterjee, auteur d’une enquête fouillée sur la religieuse d’origine albanaise dans Mediapart. Mais la sainteté, on le sait, est un grand mystère. Elle peut peut-être aujourd’hui réconcilier les deux versants de l’Eglise, «le dogme et le chambardement». C’est ce que disent les analystes du Vatican, d’après Le Temps. «Mais avec un risque: celui de prêter aussi davantage le flanc aux critiques, à force de vouloir élever à la sainteté une figure exemplaire sur tous les tableaux»…

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