il était une fois

Merkel, Hollande, Obama ou la méthode Queuille

En Allemagne, en France et aux Etats-Unis, des hypo-dirigeants ont remplacé des hyper-dirigeants. Ils mériteront la médaille Henri Queuille

Il était une fois

On reproche à Angela Merkel de ne pas trancher. De ne pas changer ni l’Allemagne ni l’Europe. De cultiver le statu quo pour rester au pouvoir. On verra ce dimanche ce qu’en pensent les Allemands.

On reproche à peu près la même chose à Barack Obama. Il sait poser des lignes rouges, en politique internationale comme en politique intérieure, mais il ne les fait pas respecter. Il a sorti son pays de deux guerres. Une nouvelle contre le régime syrien est une décision grave qu’il remet au Congrès. Le président élu sur un «Yes, we can» illustre son second mandat par un «No, we can’t».

Mêmes reproches encore à François Hollande: ses réformes sont des réformettes qui colmatent les failles les plus dangereuses mais n’assainissent pas le pays. Il retouche les systèmes des retraites, détail par détail, mais ne les repense pas. Sa modernisation de l’Etat n’avance guère. Celle de la formation non plus. L’économiste Elie Cohen affirme que, en «politicien madré», François Hollande «juge avec amusement les réformateurs en toge ou les grands réformateurs européens qui perdent les élections comme Schröder ou qui s’effondrent après avoir brillé comme Monti».

Merkel, Obama, Hollande: trois dirigeants d’Etats qui comptent et se trouvent en porte-à-faux entre les attentes portées par le discours réformateur conventionnel et la réalité des moyens politiques disponibles pour les matérialiser. Sont-ils exagérément prudents, découvrant un tempérament plus conservateur que prévu? Se plient-ils simplement à l’humeur publique, si bousculée par les changements de la mondialisation et de la crise qu’elle répugne aux «grandes réformes structurelles»?

Après les Schröder, W. Bush ou Sarkozy, sanctionnés par les urnes pour en avoir trop fait, Merkel, Obama et Hollande s’occupent à diminuer les bruits. Ils ont choisi d’opérer selon les lignes de moindre résistance. Après l’enfer parlementaire de la réforme du système de santé, Barack Obama s’est replié sur des thèmes moins rocailleux où son échec n’est pas forcément programmé. Et il a pris l’habitude de céder avant d’y être forcé. En Allemagne, Angela Merkel a prononcé la «sortie du nucléaire». Une sensation. Puis le silence. En France, après l’aventure de l’impôt temporaire sur les riches, François Hollande s’est mis à tricoter à petits points des mesures compatibles avec les majorités capricieuses et variées qu’il peut espérer rassembler. Il est bon à la manœuvre.

Quand il était encore premier secrétaire du Parti socialiste et député-maire de Tulle, il avait proposé à La Poste française d’imprimer un timbre à l’effigie d’un Corrézien célèbre, objet de son admiration: Henri Queuille, l’indévissable radical-socialiste de la IIIe et de la IVe République (21 fois ministre, 3 fois président du Conseil), auquel on doit la sentence célèbre, quoique apocryphe selon son biographe: «Il n’existe pas de problème en politique, aussi urgent soit-il, qu’une absence de décision ne puisse résoudre.»

La méthode Queuille semble convenir en cette époque confuse à des sociétés qui veulent sans vouloir, qui élisent des chefs pour leur dénier aussitôt le pouvoir ou la marge d’action. Queuille lui-même dirigeait le gouvernement français quand son espérance de vie ne dépassait pas six mois. Neuf gouvernements entre 1947 et 1951, interchangeables quant à leur programme et également obstinés à écarter les deux mouvements menaçants pour le régime de la IVe République, les communistes et les gaullistes.

Queuille était un médecin de campagne confronté aux cataclysmes du XXe siècle. Son mot d’ordre était de tenir, solide dans ses convictions. Il ne vota pas les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en 1940 mais s’abstint. Il rejoignit le général de Gaulle à Londres en 1943, à l’appel de ce dernier, mais ne rallia jamais sa Ve République, qu’il jugeait antidémocratique. Chef de gouvernement, il repoussait les affrontements inévitables, recherchait le consensus, aussi maigre fût-il dans l’éparpillement des forces sur lesquelles il pouvait compter. Il était cordial, sympathique, comme Merkel, comme Obama, comme Hollande. On disait «le père Queuille». On ne l’admirait pas. Quand il prit des mesures contre l’inflation, on lui reprocha son «immobilisme». Il s’en offusquait: «Au départ, il s’agit d’être capable de résister à toutes les pressions pour faire ce que le devoir impose, éviter des dépenses qui ne sont pas de première nécessité, diminuer les investissements, réduire le train de vie de l’Etat, quel qu’il soit, pour redonner à une monnaie sa vigueur. On a appelé cela de l’immobilisme!»

Son bilan de carrière n’est pas mauvais: il a présidé à la création de la SNCF, il a soutenu la modernisation de l’agriculture, la mécanisation, l’homologation des pesticides, l’électrification rurale, le développement de l’industrie du froid. Il est à l’origine de la création de la caisse nationale du Crédit Agricole. Il est un héros en Corrèze. Jacques Chirac, à ses débuts, avait recherché son adoubement mais en vain car, même Corrézien, un gaulliste reste un gaulliste.

Queuille a été le mentor politique de François Mitterrand, lequel a été celui de Hollande. A cette école, ce dernier abaisse la fonction présidentielle de la Ve République. Il est piquant de noter que, en même temps, Angela Merkel s’efforce de minimiser la puissance allemande tandis que Barack Obama redimensionne l’ego américain à une taille compatible avec celle des autres. La méthode Queuille peut-elle soigner trois pays malades de leur grandeur?

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