«Bonjour Monsieur Thévoz! Quel sale temps! Ils annoncent du beau pour demain, mais qui va encore les croire!» C'est la concierge de l'immeuble qui m'interpelle ainsi, comme tous les autres locataires, quotidiennement, d'une formule qui ne varie que par le constat météorologique. C'est un propos anodin, mais son insistance, sa fréquence statistique, sa fatalité, pour tout dire, appellent réflexion.

Il y a d'abord l'insignifiance de la première partie de l'énoncé qui laisse rêveur: m'annoncer qu'il pleut quand je vois bien qu'il pleut, ou qu'il fait beau quand je vois bien qu'il fait beau, c'est rechercher véritablement le degré zéro de l'information. Or, la linguistique nous enseigne que les messages sont généralement à double fond: le message manifeste n'a que peu ou pas de contenu, il sert seulement de support, de cache ou d'alibi à un message second et implicite, appelé connotation, qui, lui, véhicule l'essentiel de l'information. Par exemple, ceux qui avouent complaisamment être nuls en mathématiques ne veulent pas vraiment nous informer qu'ils sont niais, ce qui est pourtant la vérité, ils veulent au contraire suggérer que c'est l'imagination, la poésie et la fantaisie qui priment chez eux (ils ne s'avisent pas au demeurant que l'idée de mettre la poésie en opposition avec les mathématiques est déjà niaise – mais ça, c'est la troisième sortie du message, de nature symptomatique…).

Pour en revenir à notre énoncé météorologique, effectivement, sa teneur en information est si manifestement, si déclarativement nulle, que ce sont cette nullité même et cette déclarativité qui constituent la connotation: «Rassurez-vous, sous-entend la concierge, je vous parle, je suis aimable avec vous comme avec tous les locataires, je vous propose un contrat de bonne intelligence, mais au sens de la coexistence pacifique exclusivement; car, n'ayez crainte, je n'aborde aucun sujet qui fait réfléchir, je ne vais évoquer ni la xénophobie, ni l'euthanasie, ni même le match de football qui s'est joué la veille, je vous dis seulement le plus courtoisement possible que je ne vous dis rien, et je vous saurais gré de la réciproque, c'est le prix de la paix dans un immeuble.» Si donc le constat du temps qu'il fait tend à saturer la conversation, spécialement en pays vaudois, c'est parce qu'il représente la modalité affable et euphémique du mutisme, c'est un manifeste d'aphasie, verbeux, certes, mais par dénégation.

Le propos météorologique coupe d'autant court à l'échange d'idées qu'il a trait à des phénomènes qui sont censés nous échapper et qui par conséquent ne prêtent pas à controverse. C'est ce qu'entend indiquer la seconde partie de l'énoncé, de nature métaphysique ou théologique: l'humanité a beau développer l'informatisation, l'interface et l'interactivité à l'échelle planétaire, l'ordre des choses demeure, énigmatique, inéluctable, soustrait à sa connaissance. Il en va du bruit et de la fureur des événements comme de l'orage, de la pluie et du beau temps, nous sommes impuissants à en prévoir le cours! L'énigme météorologique est exemplaire à cet égard, elle pourrait être assimilée à une réserve naturelle de fatalité obscure et d'ultime transcendance qui nous rappelle à la modestie et au silence. Somme toute, malgré le déclin du christianisme, Dieu n'a pas quitté le ciel, puisqu'il y fait la pluie et le beau temps, sans nous prévenir.

Encore convient-il d'entretenir le mythe de l'imprévisibilité, essentiel à la transcendance – c'est le sens du scepticisme manifesté à l'endroit de ceux qui ont l'outrecuidance de prédire l'avenir. Les Vaudois, natifs d'un canton paysan et vigneron, hyperattentifs aux menaces du gel et de la grêle, sont de grands consommateurs de prévisions météorologiques, mais ils en sont aussi les plus véhéments dénonciateurs. C'est d'autant plus paradoxal que la météorologie suisse est probablement la plus fiable du monde, à une échéance maintenant hebdomadaire (alors que la météorologie française, par exemple, qui dispose pourtant d'un réseau d'installations tentaculaire et dispendieux, se borne à rapporter le temps du jour précédent, et, dans les cas limites, le temps qu'il est en train de faire). Je me flatte de compter parmi les rarissimes Vaudois à reconnaître cette réalité pourtant vérifiable quotidiennement: à l'ère de la physique quantique, du principe d'incertitude et des ensembles flous, la météorologie suisse peut être considérée comme une des ultimes sciences exactes.

Demain, il fera donc beau, c'est sûr à cent pour cent, et la concierge ne manquera pas de le constater, tout en continuant imperturbablement à vilipender les prévisions du temps. J'ai même constaté que certains de mes amis, qui font pourtant profession d'athéisme, n'hésitaient pas à mentir, c'est-à-dire à attribuer rétrospectivement à la météo des prévisions fausses, pour sauvegarder l'idée que les nuages et les dépressions obéissent à une puissance ou à une volonté qui nous dépassent. Cela tient de la superstition: la prétention météorologique est ressentie comme sacrilège, c'est le fruit volé à l'arbre de la connaissance, c'est Icare qui ne craint pas d'explorer les nuages, c'est le défi que Don Juan lance à la statue du Commandeur, c'est un péché d'orgueil. On calomnie par conséquent la météo pour de pieux motifs, pour entretenir l'humilité et l'irresponsabilité de l'homme devant le sort; on assimile ainsi la réalité en général, et plus spécialement l'actualité mondiale, à une permanente intempérie qu'il serait insensé de prétendre maîtriser. Il conviendrait en l'occurrence d'inverser la formule de Cocteau: puisque ces événements menacent de nous impliquer, feignons qu'ils nous échappent, entretenons-en le mystère!

Cette conception typiquement vaudoise de la météorologie (des phénomènes imprévisibles, des météorologues hâbleurs, et des vignerons sceptiques) n'a pas seulement un enjeu métaphysique mais politique, en tant que modèle ou paradigme d'une idéologie agrarienne qui érige l'économie en fatalité, les politiciens en charlatans, et la résignation en sagesse.

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