Opinion

Le message de l’évêque de Rome dans la Rome protestante

OPINION. Qu’attendent les catholiques suisses de la visite pontificale? Peut-être surtout une relance, voire des avancées sur le plan du dialogue entre protestants réformés et catholiques, écrit le professeur de théologie François-Xavier Amherdt

La visite du pape François à Genève, le 21 juin prochain à l’occasion du 70e anniversaire du Conseil œcuménique des Eglises (COE), réjouit l’ensemble des catholiques suisses. Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) a d’ailleurs organisé pour la circonstance une eucharistie festive ouverte à tous, le même jour à 17h30 à Palexpo, afin d’y accueillir le souverain pontife, qui la présidera et y encouragera les fidèles. De manière générale, le pape sud-américain est extrêmement bien perçu par les fidèles et les agents pastoraux des diocèses helvétiques.

Défis de la société postmoderne

Qu’attendons-nous de cette visite pontificale? Peut-être surtout une relance, voire des avancées sur le plan du dialogue entre protestants réformés et catholiques, vu que le pape veut donner un signal positif fort en se rendant auprès du COE. Après les nombreux événements communs lors du 500e anniversaire de la Réforme de Luther l’an dernier, notamment autour de la figure d’avant la scission qu’est Nicolas de Flue (dont c’était le 600e anniversaire de la naissance en 2017), il vaut la peine de nous interroger sur les défis que la société postmoderne pose à toutes les Eglises chrétiennes: quelles formes d’annonce de l’Evangile sont-elles souhaitables, au service de la paix, de la justice sociale et de la sauvegarde de la création? Suite à l’encyclique du pape François Laudato si’ sur l’écologie intégrale, touchant le cosmos et la totalité des êtres humains, il convient de nous demander si nous nous engageons suffisamment ensemble pour lutter contre les pollutions de tous ordres, le modèle politico-économique purement technocratique et le réchauffement de la planète. La détermination de François sur ce registre pourrait inspirer davantage les chrétiens de Suisse, notamment à travers les actions de l’association œcuménique Eglise et environnement oeku/œco et celles de Pain pour le prochain et Action de Carême.

De manière générale, le pape François est plébiscité par les catholiques suisses pour son «style» prophétique, simple et authentique

De même, maintenant que nous avons réussi à nous mettre d’accord entre protestants et catholiques sur une même version modifiée du «Notre Père» («Ne nous laisse pas entrer en tentation»), il s’agirait, à l’occasion de la venue de l’évêque de Rome dans la Rome calviniste, de nous interroger sur le témoignage issu de notre prière œcuménique aux côtés des plus pauvres de notre pays (selon le slogan de François «une Eglise pauvre avec les pauvres»). Le récent rapport de Caritas stigmatisant l’augmentation des personnes en situations de pauvreté financière en Suisse devrait tous nous mobiliser derrière cette cause évangélique par excellence. Dans le même registre, les appels incessants du pontife argentin en faveur du respect des migrants en tant que personnes ne devraient pas rester lettre morte auprès des communautés chrétiennes helvétiques, alors même que certains partis, se réclamant officiellement des «valeurs chrétiennes», ne les traduisent pas dans les faits et dans leurs options concrètes par rapport aux étrangers.

Désaffection des églises

Certes, «l’effet François» n’a pas totalement bouleversé la tendance à une réelle désaffection des célébrations dominicales, mais il inspire un certain nombre de phénomènes réjouissants: les «orientations pastorales» pour une Eglise dans le monde au service du Christ et des hommes, édictées pour le canton de Fribourg, suite à une enquête auprès de plusieurs milliers de Fribourgeois, catholiques ou non; la tenue haute en couleur des Journées mondiales de la jeunesse helvétique les 26, 27 et 28 avril derniers à Fribourg, juste après le prologue du Tour de Romandie, avec plusieurs milliers de jeunes catholiques venus des quatre coins de l’Helvétie, particulièrement enthousiastes. La Maison des séminaires des diocèses romands à Givisiez-Fribourg est pleine, avec des jeunes se posant la question d’une vocation (pendant une année dite de «discernement»), des séminaristes futurs prêtres pour les diocèses de Sion, Bâle (Jura pastoral) et LGF et pour les congrégations de chanoines du Grand-Saint-Bernard et de Saint-Maurice; le nombre d’étudiantes et étudiants à la Faculté fribourgeoise se maintient à environ 500, dont de nombreux laïcs envisageant un ministère, et des membres de diverses congrégations religieuses, féminines et masculines.

L’avis majoritaire au sein du peuple de Dieu catholique suisse va dans le sens d’un soutien sans réserve au «style» prophétique, simple et authentique de François, avec la prière intense pour qu’il ne soit pas freiné par les poches de résistances contraires au sein de la curie romaine – que certains cercles limités relaient également dans notre pays – et qu’il puisse poursuivre encore de longues années les réformes entreprises. Ecclesia catholica semper reformanda: cette devise de François séduit même nos frères et sœurs réformés, autorités, théologiens et fidèles, «nos Eglises sont constamment à réformer». Le terme «pontife» signifie «faiseur de ponts»: puisse sa visite contribuer à ce que les passerelles entre citoyens de diverses parties linguistiques, traditions religieuses et confessions chrétiennes s’intensifient.

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