Traditionnellement, les émissions de gaz à effet de serre sont attribuées aux différents pays selon la quantité produite sur un territoire national pendant une année. C’est ainsi que sont calculés les données de base et les objectifs de réduction tels qu’ils sont par exemple définis dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique et dans le Protocole de Kyoto. Depuis quelques années, des voix s’élèvent pour réclamer la prise en compte des émissions dues à la consommation, qui ne sont pas couvertes entièrement par la méthode de calcul utilisée jusqu’à maintenant. Cela ferait incontestablement bouger les lignes. Mais dans quel sens?

Bon nombre d’émissions seraient contenues de manière indirecte dans les importations de biens qui ne sont pas produits sur un territoire national. Comme beaucoup de pays industrialisés importent passablement de biens de consommation d’Asie, cela pourrait signifier que les pays asiatiques, la Chine en particulier, éviteraient aux Etats d’Europe et d’Amérique du Nord d’avoir à produire des biens particulièrement gourmands en énergie. De ce fait la responsabilité d’une partie importante des émissions serait passée aux Etats d’Asie. La Chine a essayé de tirer profit de cet argument en prétendant que ses émissions ne sont de fait pas aussi importantes que les chiffres de sa production ne le laisseraient apparaître. Plus récemment encore, une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) des Etats-Unis de mars 2010 semblerait montrer qu’en fin de compte les pays européens auraient plus d’émissions ainsi «importées» que les Etats-Unis par tête d’habitant. On voit tout le bénéfice politique que la Chine ou les Etats-Unis, qui sont les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre de la planète, peuvent tirer de telles considérations. Celles-ci sont-elles pertinentes?

A l’opposé de données qui mesurent les émissions de gaz à effet de serre à partir de la production, celles qui sont établies sur la base de la consommation relèvent d’un calcul plus complexe. Il s’agit en effet de déterminer pour un pays la part des émissions qui sont produites par lui mais exportées et celles qu’il importe de l’extérieur. Le solde positif ou négatif des émissions exportées par rapport aux émissions importées devrait s’ajouter alors à la production des émissions sur le territoire national.

Mais est-ce bien suffisant? Pas du tout. Dans un premier temps, il s’agit cependant déjà de relever la complexité des calculs si l’on veut déterminer correctement le solde précis des émissions importées et exportées afin d’éviter les doubles comptages. En effet, les processus de production dans les pays industrialisés, y compris les pays émergents, reposent souvent sur des biens importés ensuite réexportés après une transformation éventuelle. Pour aboutir à un comptage correct, il faudrait disposer d’informations précises sur les inputs et outputs de chaque processus industriel dans un pays donné et de tous ses partenaires commerciaux, c’est-à-dire de leurs matrices input output. Il s’agit là de renseignements souvent difficiles à obtenir même pour des pays industriels avancés et pratiquement inaccessibles dans le cadre de pays émergents comme la Chine.

On peut évidemment se contenter d’approximations relativement grossières faites sur la base d’une évaluation de l’intensité en gaz à effet de serre du produit intérieur brut qui est ensuite extrapolée aux importations et aux exportations, ce qui semble avoir été la méthode appliquée par les auteurs de l’étude parue dans le PNAS. Mais même si l’on suit cette approche dans son aspect approximatif, tient-elle compte de tous les éléments pertinents? En fait non, et il suffit pour s’en convaincre de l’exemple suivant: supposons qu’un pays améliore son efficacité productive par rapport aux gaz à effet de serre. Si le niveau de ses importations reste inchangé avec les autres Etats, son solde d’émissions importées et exportées va se détériorer. En effet, si le contenu de ses exportations diminue en termes d’émissions alors que le contenu de ses importations reste le même, le solde en sa défaveur ne pourra qu’augmenter. Il y a donc un biais dans les résultats de l’étude publiée dans le PNAS en défaveur d’Etats européens comme la Suisse et la Suède, qui sont relativement efficaces dans l’utilisation de gaz à effet de serre dans leur production et qui importent de pays très inefficaces comme la Chine. Ainsi la Suède et la Suisse se retrouvent, si l’on suit cette méthode, avec des niveaux d’émissions calculés selon la consommation deux fois plus élevés que ceux établis sur la base de la production. Dans l’étude, les Etats-Unis, qui produisent avec beaucoup moins d’efficacité du point de vue des émissions, voient à peine leur bilan s’alourdir malgré le niveau considérable de leurs importations venant de Chine.

Q ue manque-t-il dans cette perspective et comment pourrait-on rendre moins biaisée l’estimation du contenu des émissions selon la consommation? Il s’agit de se rendre compte qu’un pays efficace du point de vue de ses émissions de gaz à effet de serre va aussi faire bénéficier de cette particularité les divers pays importateurs de biens à partir de son territoire. En effet, si les Etats importateurs avaient dû produire ces biens eux-mêmes ils auraient dû générer bien plus de gaz à effet de serre que le pays exportateur. Cela est d’autant plus vrai que le pays exportateur produit des biens d’équipement, comme des machines-outils, qui vont eux-mêmes servir à fabriquer d’autres biens. En d’autres termes, le calcul des émissions dues aux exportations d’un pays efficace se doit d’incorporer l’avantage qui est ainsi transmis au pays importateur et qui doit être retranché des émissions importées. Sans se livrer à un calcul précis, on peut évoquer le fait qu’un pays européen comme la Suisse qui est un des rares à avoir une balance commerciale excédentaire vis-à-vis de la Chine, verrait, si l’on suivait une telle approche, ses émissions de consommation non pas augmenter par rapport aux émissions de production, mais au contraire diminuer. On peut aussi penser que si l’on tient compte de ces éléments, bon nombre de pays européens se retrouveraient avec un bilan des émissions de consommation bien amélioré par rapport à celui fourni par l’étude du PNAS, les ramenant probablement plus près des émissions de production.

Cela dit, vaut-il la peine, en fin de compte, de changer tout le système d’évaluation des émissions en tenant compte de la consommation? Probablement pas au vu de la difficulté qu’il y a à présenter des données correctes. Ceci d’autant plus que de nouveaux indices calculés sur cette base risquent d’être très instables puisque des changements de partenaires commerciaux et donc de producteurs d’émissions peuvent les modifier profondément d’une année à l’autre. © Telos

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