La politique, comme la météorologie, est la science des courants d’air. Deux disciplines qui, avec le journalisme, parlent du vent avec érudition mais n’en maîtrisent pas le souffle. La session du parlement qui vient de s’achever aura fini par démontrer, s’il en était encore besoin, la vanité des programmes électoraux et l’inconstance des idéologies et des stratégies. Certes, la fragilité de notre société révélée par la crise du coronavirus a contraint les pouvoirs, les institutions et les partis politiques à oublier un temps les luttes de pouvoir, les discours codifiés et les positions immuables pour aller à l’essentiel: préserver des vies, sauver les emplois et l’économie. L’essence des crises est d’être imprévisibles. Des partis, on attend dès lors qu’ils adaptent leur réflexion et leur offre politique.

Politique fédérale imprévisible

Pourtant, les grands débats dont les politiques ont bien dû se saisir ont pris naissance et ont été portés par des mouvements populaires sans eux. Manifestations antiracistes et contre les violences policières, mariage pour tous, procréation médicalement assistée pour les couples de femmes, grève des femmes et revendications pour l’égalité, mobilisation en faveur du climat ont trouvé leur expression dans la rue. «Tous les grands partis se font désormais doubler soit sur leur gauche, soit sur leur droite par de nouveaux venus, des mouvements plutôt que des partis… L’ère des grands partis s’achève», constatait l’historien Alain Bergounioux. Certes, l’enjeu écologique a favorisé les Verts lors des dernières élections. Comme la vague féministe a sans doute évité le pire au PS. Mais aucun parti ne peut prétendre être le véritable moteur de ces thématiques.

La société civile et les jeunes ont contraint les partis politiques à les suivre en remorque

Rarement la politique fédérale aura été aussi imprévisible, les groupes politiques aussi perméables et les blocs gauche-droite aussi mous, analyse de son côté la presse alémanique en tirant le bilan de la session. Comme si, en fragilisant les corps, la crise sanitaire avait aussi affaibli les lignes et rendu caducs les programmes électoraux. On a ainsi vu les sénateurs socialistes avaler sans même une objection le message sur l’armée avec son plafond de dépenses de 21 milliards de francs pour la période de 2021 à 2024, dont 8 milliards pour les avions et la défense aérienne et un demi-milliard pour les chars de grenadiers. C’est la gauche qui a défendu les indemnités pour les indépendants et petits commerçants, une clientèle traditionnelle de la droite. A cette occasion, le nouveau président des Verts, Balthasar Glättli, s’est distancié d’une partie de son groupe et a fait échouer le traitement rapide de la motion de la gauche. Et c’est le revirement du PDC qui, en dernière minute, a fait échouer le projet de durcissement du service civil. Enfin, quelques libéraux, UDC et démocrates-chrétiens se sont détachés de la ligne de leur groupe pour faire capoter avec la gauche la suppression des droits de douane pour certains produits, notamment les voitures.

Pas de démocratie sans partis

Grève des femmes ou pour le climat, manifestations antiracistes, la société civile et les jeunes ont contraint les partis politiques à les suivre en remorque, ces derniers mois. En limitant les grandes manifestations de masse, la crise sanitaire va-t-elle pourtant émousser l’influence des mouvements populaires? Parce qu’il n’y a pas de démocratie sans partis, ceux-ci sont quant à eux déjà contraints de se réinventer pour s’adapter à la nouvelle météo de la rue.