Bien sûr, l'Union européenne ne peut rester sans réaction à l'intervention armée de la Russie en Géorgie, Etat indépendant. Doit-elle pour autant réduire ses hypothèses de travail à d'hypothétiques sanctions? Qu'elle n'est pas prête à adopter, et encore moins à mettre en œuvre? Il convient d'en douter. La situation dans le Caucase est à la fois un immense défi et une extraordinaire opportunité pour les Européens de s'affirmer sur la scène internationale. Pas comme une puissance - capable de mobiliser des moyens militaires et un appareil diplomatique rodé à la logique des confrontations, négociations, compromis, arrangements - qu'elle n'est pas, mais comme un ensemble d'Etats qui a su s'inventer un modèle unique et performant de socialisation des relations interétatiques en son sein.

Depuis une dizaine d'années bourgeonne au sein des milieux académiques un débat sur la nature de la puissance européenne dans les relations internationales: l'UE est-elle une puissance militaire et diplomatique, en d'autres termes une puissance de type étatique ou impérial en devenir - avec toutes les faiblesses que nous lui connaissons - ou l'Europe est-elle une puissance dans les relations internationales par la force de son modèle d'intégration qui a permis, à peine cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, de réconcilier les ennemis jurés des conflits précédents? Les académiques défenseurs de la seconde hypothèse parlent de puissance civile ou de «soft power». C'est celle-ci qui devrait entrer en action, selon ce qui fait sa force.

Outre que la situation actuelle démontre à l'évidence que l'Union européenne est une bien peu convaincante puissance au sens classique, elle présente aussi les conditions d'une mise en œuvre, à une échelle plus large qu'une Europe impossible à définir, des acquis du projet de paix européen. Qui se rappelle qu'en 1950 Jean Monnet et Robert Schuman ont eu l'insolence de s'attaquer à ce qui représentait le cœur de la puissance industrielle et belligène de la France et de l'Allemagne, la grande industrie et ses principaux matériaux, le charbon et l'acier. C'est ainsi qu'à contre-courant de plusieurs siècles d'histoire diplomatique et militaire ces grands hommes allaient inventer une stratégie de paix à ce jour inégalée.

Le court texte de cette déclaration est formulé en ces termes: «La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. [...] Le rassemblement des nations européennes exige que l'opposition séculaire de la France et de l'Allemagne soit éliminée: l'action entreprise doit toucher au premier chef la France et l'Allemagne. Dans ce but, le gouvernement français propose de porter immédiatement l'action sur un point limité mais décisif: le gouvernement français propose de placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d'Europe.» Traduisons et actualisons aux défis de cet été 2008.

Tout d'abord, c'est bien avec ses adversaires ou ennemis qu'il faut penser et construire la paix; hier l'Allemagne, aujourd'hui la Russie. Si, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a su faire preuve de courage et d'habileté en lançant la construction communautaire de l'Europe, la fin de la Guerre froide n'a pas (encore) vu les Européens faire preuve d'une ambition de paix avec l'ennemi d'hier aussi déterminée. Il est aujourd'hui grand temps, et la France qui préside actuellement l'UE pourrait ainsi contribuer une deuxième fois de manière décisive à la paix du continent, et au-delà.

Ensuite, la lutte pour les ressources naturelles, et en particulier énergétiques, est aujourd'hui un point focal des tensions entre Etats (et pas seulement entre la Russie et les Européens, mais aussi entre le Proche-Orient et le reste du monde, le Venezuela et les USA...), et probablement, de manière directe ou indirecte, le principal fauteur de guerre. C'est donc à cette question qu'il convient de s'attaquer. A partir de ces constats, la traduction de la «méthode Monnet» des années 1950 à une nouvelle méthode pour ce début de XXIe siècle peut, moyennant un peu d'imagination, être esquissée.

Certes, la situation entre la Russie et l'Europe est asymétrique; la Russie possède une très grande part des ressources énergétiques dont ont besoin les Européens. Qu'ont en échange à offrir ces derniers? Outre quelques capitaux - mais les Chinois par exemple en ont bien autant, si ce n'est d'avantage -, ce sont le savoir-faire et les technologies d'un développement durable. L'avantage actuel de la Russie, dû à des cours du pétrole et du gaz extraordinaires, et ses dirigeants le savent, n'est que conjoncturel et fragile; un partenariat pour l'avenir servirait tout autant les intérêts à moyen et long terme de ce pays que ceux des Européens.

Outre qu'il est indispensable à la survie de la planète, le développement durable - et notamment la réduction qu'il impose à la dépendance aux énergies fossiles avec tout ce que cela implique pour le contrôle de ces ressources limitées et localisées dans des zones d'instabilité - est un formidable facteur de paix. Cet aspect est encore largement inexploité. Ce que les Européens doivent, dans le contexte difficile résultant des développements autour de la Géorgie, c'est oser offrir à la Russie comme perspective de sortie de crise une Communauté pour le développement durable. Comme le disait Schuman dans sa déclaration de 1951, il s'agit «de porter immédiatement l'action sur un point limité mais décisif»; et aujourd'hui, c'est celui-ci. La Russie ne peut ignorer que les Etats européens avancent dans leur transition vers de nouveaux modèles de développement, moins dépendants des énergies fossiles. Son enviable situation économique et stratégique est ainsi éphémère; laisser les Européens progresser seuls, en confrontation avec la Russie vers des solutions de développement durable, c'est pour cette dernière prendre le risque d'une nouvelle et prochaine marginalisation sur la scène mondiale; assurément pas moins douloureuse que la précédente.

Ainsi, plutôt que de réagir aux provocations russes en entrant dans une logique d'affrontement - qui bien entendu séduit une organisation comme l'OTAN dont la raison d'être est la confrontation militaire -, les Européens devraient oser une proposition généreuse et sensée, mettant en place des institutions communes (une haute autorité du développement durable, un conseil, une cour pour régler les différends) qui produiront les conditions à la fois d'une paix durable et d'une transition économique vers le développement durable. Avec bien évidemment comme condition une restauration, dans le respect de la justice due aux aspirations légitimes des populations, de la souveraineté territoriale de la Géorgie.

Et puis, comment ne pas se rappeler que la proposition Schuman, si elle visait au premier chef la France et l'Allemagne, indiquait aussi que «l'établissement de cette unité puissante de production [sera] ouverte à tous les pays qui voudront y participer»; pourquoi pas, en l'espèce, outre la Géorgie et bien évidemment l'Ukraine, aussi la Turquie; et peut-être même la rive sud de la Méditerranée. Ainsi non seulement une telle offre permettrait à l'UE de s'affirmer sur la scène internationale avec le savoir-faire institutionnel et politique qu'elle est seule à maîtriser (et non comme une risible puissance qu'elle n'est pas), mais cela pourrait peut-être aussi lui rendre une dynamique interne qui semble depuis plusieurs années lui faire défaut. L'apparente adversité offre une bien sérieuse opportunité; la France qui préside l'Union européenne saura-t-elle la saisir?

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