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Le ministre français de l'éducation, Jean-Michel Blanquer, signe des livres lors d'une rencontre avec des écoliers au château de Versailles. Paris, 5 juin 2018.
© LUDOVIC MARIN

Opinion

Méthode syllabique ou globale? Epilogue politique d’une controverse pédagogique

OPINION. En France, le ministre de l’Education vient de trancher en faveur de la méthode syllabique, traditionnelle, pour l’apprentissage de la lecture et contre la méthode globale. Un choix que salue l’ancien conseiller national Jacques Neirynck et qui devrait mettre fin aux postures idéologiques

Le 26 avril 2018, Jean-Michel Blanquer, ministre français de l’Education nationale, déclara au sujet de l’apprentissage de la lecture: «Entre quelque chose qui ne marche pas – la méthode globale – et quelque chose qui fonctionne – la syllabique –, il ne peut y avoir de compromis.» Par cette déclaration ferme, contraire au politiquement correct, il trancha le nœud gordien d’une querelle séculaire entre deux méthodes d’apprentissage de la lecture. Il appliqua la méthode Macron: circonscrire les tabous de la France pour les détruire.

D’une part la traditionnelle méthode syllabique (b.a.-ba) consiste à apprendre l’alphabet, à composer des syllabes et puis des mots. D’autre part la méthode globale (ba-b.a.) enseigne aux enfants à reconnaître directement les mots sans les épeler.

Cette querelle remonte au siècle précédent. Ovide Decroly, un pédagogue belge, imagina la méthode globale pour des élèves handicapés, qui n’arrivaient pas à lire en utilisant la méthode traditionnelle. Mais elle fut ensuite appliquée à tous les enfants, pour ne pas les discriminer entre eux: comment le faire sinon en les handicapant tous. Le système pénétra toute la francophonie dans les années 70. Selon ses détracteurs, il causa plus de troubles d’apprentissage de la lecture qu’il n’en résolut.

Une réalité rebelle aux idéologies

Certaines langues, dont le chinois, utilisent encore des milliers d’idéogrammes représentant les mots, comme dans l’écriture de l’Egypte antique. Forcément la lecture de ces langues est laborieuse à apprendre, car il faut mémoriser un grand nombre de symboles. La maîtrise totale de la langue écrite est de fait réservée aux lettrés. Si on appliquait en toute rigueur la méthode globale, elle reviendrait à apprendre aux enfants le français comme si c’était du chinois.

La voie syllabique est utilisée pour déchiffrer les mots qui se prononcent normalement; la voie globale pour les mots dont la prononciation ne correspond pas à leur orthographe

Or, l’alphabet phénicien, ancêtre des alphabets grec, latin et occidental, dépasse de loin un simple procédé d’écriture. Il correspond à la découverte géniale du codage: avec seulement 26 lettres, noter plus d’une centaine de syllabes et plus de 50 000 mots. C’est ce qui suggéra à Gutenberg d’inventer l’imprimerie à caractères mobiles, avec tout ce que cela a signifié pour la suite. Poussé à sa limite, le codage devient binaire. Il permet aujourd’hui par internet de communiquer des textes, des sons et des images avec deux seuls symboles, en transmettant tous les messages de la même façon.

Dans la réalité, toujours rebelle aux idéologies, il existe un rapport entre les deux méthodes. La voie syllabique est utilisée pour déchiffrer les mots qui se prononcent normalement; la voie globale pour les mots dont la prononciation ne correspond pas à leur orthographe. Comme les adultes lettrés ne lisent pas en épelant syllabe après syllabe, cela signifie qu’après être passés initialement par la voie phénicienne, les mots reconnus sont ensuite stockés dans la boîte chinoise. Il suffit de considérer les différentes occurrences d'un même phonème français (mai, mais, maie, mes, mets, m’est, m’ait, m’aie, m’aient) pour comprendre que nous ne les interprétons pas par la méthode syllabique, mais par la voie globale. Les deux méthodes ne sont pas exclusives mais il faut commencer par la syllabique pour les jeunes élèves.

Quelle retombée en Suisse?

La querelle pédagogique prit un tour politique en 2006, quand Gilles de Robien, le ministre français de l’Education nationale de l’époque, décida de bannir la méthode globale: les experts et les syndicats enseignants refusèrent le rétablissement de la syllabique. La droite choisit alors la syllabique, sans doute par amour de la tradition; la gauche progressiste la globale parce que «si c’est nouveau, c’est mieux».

Peut-être aussi parce que la réussite dès 6 ans de 80% des élèves par la méthode syllabique refléterait une distinction sociale et qu’en prolongeant et compliquant l’apprentissage on donne des chances égales à tous, en retardant les plus doués. Plus radicalement encore parce que la transmission de la culture serait celle d’un ordre social injuste, ridiculisé joliment par Marguerite Duras dans la réplique: «Je retournerai pas à l’école parce que à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas.» Une certaine conception de l’enseignement public vise moins à enseigner qu’à socialiser, à promouvoir qu’à incorporer, à distinguer qu’à unifier.

En élargissant l’horizon, il faut mettre en parallèle un mouvement analogue en mathématiques dès les années 70 par l’abandon ou la réduction des matières traditionnelles, géométrie, trigonométrie, algèbre, aux bénéfices de «maths modernes», inspirées par le mouvement bourbakiste en France. L’objectif (ou du moins le résultat) fut de bannir ce qui est utilitaire et utile au bénéfice de l’abstraction et de l’inutile. Cela s’insérait dans le mouvement global du pédagogisme, visant à faire de l’élève le constructeur de ses apprentissages, en évitant de le contraindre et en mettant le maître au niveau de ses élèves, tous «apprenants». On y retrouve l’idéologie soixante-huitarde.

La position de Jean-Michel Blanquer s’inscrit au contraire dans la voie réaliste du macronisme: il faut et il suffit que cela marche. Quant à prévoir les retombées en Suisse, pays affligé de 26 systèmes d’enseignement, on serait bien en peine de l’imaginer.

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