L’assassinat d’un intellectuel collectif

Quarante ans d’intelligence collective décimée à l’arme de guerre (fusil d’assaut, lance-roquettes) dans l’attentat le plus meurtrier advenu en France après 1961. Destruction de l’esprit critique des Lumières, crime contre la presse, outrage de la laïcité, attentat contre la République: qu’ajouter à l’émoi collectif né du carnage à la rédaction parisienne de l’hebdomadaire Charlie Hebdo? Que dire encore sur l’exécution préméditée de 12 personnes par deux desperados cagoulés de l’islamo-fascisme? Comment penser ce mal fauchant ignoblement des intellectuels sous l’Etat de droit?

Aux deux policiers assassinés s’ajoute l’exécution de dix personnes, dont huit journalistes de Charlie Hebdo, mitraillés à bout portant, en conférence rédactionnelle sur l’antiracisme. Parmi eux, cinq monstres sacrés de la caricature et de la presse satirique née vers 1968 (Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski). S’y ajoute l’économiste Bernard Maris, élégant accusateur le vendredi matin sur France Inter des ravages sociaux de la mondialisation. Parmi les huit autres blessés, le pronostic vital de quatre d’entre eux reste engagé.

Nous avons grandi avec l’épopée potache du Grand Duduche de Cabu dans l’hebdomadaire Pilote. Le lycéen y incarne les valeurs libertaires, contestataires, pacifistes, écologistes. Dès 1970, dans Charlie Hebdo, Cabu y croque Mon Beauf, contre la vulgarité, le militarisme et le racisme. Comment oublier les caricatures provocantes du pessimiste et érotomane Wolinski dans Hara-Kiri, L’Echo des Savanes et Charlie Hebdo? Racisme, militarisme, intégrisme multiconfessionnel: Wolinski ciblait la «connerie». Il en est mort hier, abattu comme une bête. Une génération de lecteurs, qu’endeuille ce carnage d’intellectuels, reste accablée, à voir mercredi soir le rassemblement genevois d’Uni-Mail (avec une quasi-absence des enseignants universitaires genevois!).

Le mode opératoire et la scène du meurtre de masse à la rue Nicolas Appert confirment la détermination guerrière et la lâcheté des tueurs. Ils nomment ceux qu’ils abattent, comme les nazis qui exterminaient les intellectuels, comme les franquistes qui fauchaient les républicains. Viva la muerte! Que peuvent faire des artistes bardés de stylos contre les tueurs aux kalachnikovs? Rien. Sinon mourir au champ d’honneur dans la dignité face à la haine des salopards. Au-delà de l’atrocité, comme tout fait divers, ce bain de sang prend un sens universel. Deux «terroristes présumés», banlieusards provinciaux du déclassement social, abrutis d’idéologie djihadiste, abattent des satiristes. Ils quittent la scène du crime en criant «Allah» et «On a tué Charlie Hebdo!»… puis laissent une carte d’identité dans la voiture de ce baroud du déshonneur. Provocation? Idéologie? Rien n’est évident.

Au cœur de Paris, l’exécution de journalistes à l’arme de guerre est le «11 septembre de la pensée libre». Des voyous obscurantistes attaquent manu militari la vie intellectuelle et le rire salvateur. On y voit la haine morbide voulant «venger la divinité», comme le déplorait Montesquieu au temps des Lumières. On y lit le triomphe (momentané) de l’infâme, selon son contemporain Voltaire. Les desperados de l’islamo-fascisme ont assassiné un intellectuel collectif nommé Charlie Hebdo. Cette «petite guerre» en annonce-t-elle une plus grande? Le crime de masse attise l’angoisse du terrorisme. Où culminera-t-il après le prélude des décapitations (égorgements) d’otages par les sbires masqués de l’Etat islamique? Comment répondre à la «stratégie de la tension» qui mène aux conflits civils des intolérances sociale et confessionnelle? Comment endiguer la brutalité extrême qui nous piège dans la peur et la violence homicide? Comment garantir la sécurité collective et individuelle avec les normes libérales de l’Etat de droit? Combien de bains sang subirons-nous encore avant de liquider le terrorisme? Ce défi sécuritaire désigne l’horizon d’attente démocratique de la défense politique de nos institutions et de nos modes de vie. Objets que les caricaturistes de Charlie Hebdo étrillaient joyeusement pour la vitalité même de la démocratie. Meurtrie, celle-ci ne peut pas reculer d’un pouce. Les forces vives de Charlie Hebdo sont lâchement décimées. Entre tristesse et fraternité intellectuelle, agissons pour que Charlie Hebdo ressuscite du drame et continue à nous vacciner moralement contre la connerie et l’intégrisme. Adieu les amis!

Historien, Université de Genève

On y voit la haine morbide voulant «venger la divinité», comme le déplorait Montesquieu au temps des Lumières

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.