Sur la piazza Ferrarese, la statue du basané Saint-Nicolas de Myre, portée par une dizaine d'hommes en costume-cravate, peine à se frayer un chemin au milieu de la foule. Au début mai, durant cinq jours, Bari continue de célébrer sa fête patronale avec ferveur et chaleur. Presque comme un exutoire. Pourtant, derrière les oripeaux des festivités, les chiffres laissent apparaître une autre réalité. Dans le Mezzogiorno, les indicateurs sont au rouge. La productivité du travail y est très faible. Le taux de chômage (2007) se chiffre à 11% alors qu'il n'est que de 4% au Centre-Nord.

Le tableau est inquiétant. D'autant qu'en 2011, l'Italie fêtera les 150 ans de son unité. A trois ans de cette échéance, le pays est plus divisé que jamais. La carte de la Péninsule révèle un nord acquis au parti du Peuple de la liberté de Silvio Berlusconi et à la sécessionniste Ligue du Nord. Le Centre est dominé par le Parti démocrate de Walter Veltroni. Toutes les provinces du sud, à deux exceptions près, ont voté pour le Cavaliere.

A l'Université de Bari, qui vient d'être rebaptisée du nom d'Aldo Moro, l'ex-chef de la Démocratie chrétienne assassiné par les Brigades rouges en 1978 et originaire de la ville, Giuseppe Accogli et Gaetano Di Luca sont des étudiants en informatique. A 24 ans, ils veulent passer un séjour académique à l'Université espagnole de Castilla La Mancha. Mais ils fulminent. Le bureau qui est censé les aiguiller n'est ouvert que deux heures par jour et ses informations sont lacunaires. «Nous devons quasiment tout faire. C'est kafkaïen.»

Giuseppe, qui a passé les premières années de sa vie à Bâle, n'est pas peu fier, en tant que représentant des étudiants, d'avoir réussi à faire expulser la société La Cascina, un traiteur, de la cafétéria de l'alma mater. «Cette entreprise était mafieuse. Nous avons fait grève et avons eu gain de cause.» Les deux étudiants, qui ont déjà leur bachelor en poche, en sont conscients: c'est en Lombardie et au nord qu'ils auront le plus de possibilités sur le marché du travail.

Giuseppe Accogli a néanmoins son orgueil. De sa classe de lycée à Lecce, il est le seul avec un ami à étudier dans une université du sud. «Même si 99,9% des possibilités de travail sont au nord, je veux rester ici», ajoute Giuseppe. Gaetano Di Luca est moins convaincu. Il montre du doigt la place Cesare-Battisti, un trou béant laissé à l'abandon depuis plus d'une année. La Gazetta del Mezzogiorno entretient d'ailleurs le suspense en publiant quotidiennement en une le nombre de jours qui se sont écoulés depuis que le chantier s'est arrêté.

■ Le latifondisme, une économie rentière

Responsable du Département de sciences politiques de l'Université Aldo-Moro de Bari pour les questions relatives au marché du travail, Gabriella Sforza dresse un sombre constat de la situation du Mezzogiorno. «Ici, on est incapable d'être un citoyen productif actif. Il n'y a pas de classe d'entrepreneurs qui risquent et investissent dans l'avenir. Que ce soit dans les Pouilles ou d'autres régions du sud, les gens peinent à dépasser leurs intérêts égoïstes axés sur le profit immédiat. Contrairement à des régions comme l'Emilie-Romagne, ici, personne ne voit l'intérêt de créer une coopérative ou d'investir ensemble.» C'est tout le paradoxe du sud qui a d'un côté une mentalité d'assisté, mais de l'autre qui a une sainte horreur de l'interventionnisme étatique. On y vote donc à droite, tout en demandant l'aide de Rome... Des raisons historico-culturelles expliquent ce trait de caractère. Le capitalisme qui s'y est développé s'est focalisé sur la possession de la terre, le latifondisme. «C'est une économie de rente. Mon grand-père n'a pas travaillé un seul jour dans sa vie, il vivait de ses rentes foncières», ajoute la professeure.

■ Fuite des jeunes cerveaux

Le schéma est toujours le même: on compte sur l'obtention d'un poste de travail fixe dans l'administration. Les jeunes cèdent parfois au découragement, car ils réalisent que ces emplois ne sont accessibles que si l'on a des liens clientélistes avec ceux qui les octroient. Et travailler à l'étranger n'est pas vécu comme une manière d'acquérir de l'expérience. «Il est déjà difficile d'être fils de l'Italie, alors imaginez devenir un fils de l'Europe», ironise Gabriella Sforza. L'émigration est souvent une contrainte, non un choix. Après une période d'accalmie, l'exode des jeunes vers le nord a repris.

Les autorités locales ont saisi le sentiment d'urgence. Notamment le président de l'exécutif (giunta) de la région des Pouilles, Nichi Vendola. Homosexuel et communiste, il a réussi le prodige d'être élu dans une région bien ancrée à droite, prouvant que le clientélisme mafieux pratiqué par certains dirigeants du centre droit peut aussi lasser. Membre de la giunta, Guglielmo Minervini promeut le projet «Bollenti Spiriti». Son but: mettre fin à la fuite des jeunes cerveaux en injectant 96 millions de francs dans le capital humain. La municipalité conclut des contrats éthiques avec les étudiants qui souhaitent poursuivre leur parcours académique. Un jeune touche une bourse de 8000 francs s'il se lance dans un Master en Italie, 40000 francs pour le même cursus à l'étranger. L'aide n'est accordée qu'à une condition: une fois les études achevées, les étudiants sont censés rentrer au pays.

Vu les perspectives économiques plutôt sombres, est-ce un projet réaliste? Guglielmo Minervini y croit: «C'est un pacte moral. Si le jeune ne revient pas, un lien affectif se sera néanmoins noué. Jusqu'ici, 5000 jeunes en ont profité. La société italienne est une gérontocratie. Il est temps de donner aux jeunes davantage de place dans la société. Ils sont plus à même de saisir les exigences de la mondialisation.»

Dans la file d'attente qui s'étire dans les couloirs de l'université pour accéder au bureau Erasmus, Giuseppe Accogli reste sceptique: «Pour être un élu de «Bollenti Spiriti», il faut aussi avoir des pistons.» Cette résignation n'est pas un cas isolé. Sur la place Aldo-Moro, à deux pas de la gare de Bari, un attroupement de jeunes discute sans prêter garde aux Carabinieri qui veillent au grain. Nicola Stufano en est l'illustration: «Il n'y a pas de justice dans ce pays. Si vous voulez faire recours contre une décision, il faut payer.»

Le jeune étudiant de droit de 21 ans a une image mafieuse de la société dans laquelle il vit: «Il y a vingt ans, à quelques mètres d'ici, au restaurant Il Pescatore, Lo Piccolo [un patron de la mafia sicilienne] a fêté toute la nuit et a payé avec des diamants. Quant à la politique, je n'y crois pas. Chaque nouveau gouvernement détruit ce qu'a fait l'ancien.»

Nicola Quercia a chaussé de grandes lunettes de soleil noires branchées. Pour lui, on est trop pessimiste: «Même si Toto Rina, l'ex-leader de la mafia, a fait main basse sur la Caisse du Mezzogiorno, nous avons ici, grâce à Dieu, tout ce qu'il nous faut. J'ai une villa, un garage, une voiture... grâce à mon père.» Ce jeune Barese peine d'ailleurs à cacher sa relative animosité vis-à-vis du nord: «Je suis entré dans un bar en Haut-Adige. J'ai voulu commander une bière. Le barman m'a dit: «Was?» C'est quoi ça? Nous sommes en Italie, je suis Italien.»

■ Réformes possibles

La déprime n'est pourtant pas ce qui caractérise le maire de Bari, Michele Emiliano. Elu en 2004 sur une liste citoyenne, il est désormais secrétaire régional du nouveau Parti démocrate. Ex-juge au Parquet de Lecce, il a dû vivre cinq ans dans une caserne à Brindisi, éloigné de sa famille. Menacé de mort à plusieurs reprises, il a bénéficié pendant près de dix ans d'une escorte. Il a eu la mauvaise idée de démanteler un vaste trafic international de cigarettes qui représentait 48 millions de recettes par mois et qui concernait de nombreux pays européens dont la Suisse.

Aujourd'hui, il a réussi à marquer de sa patte cette capitale apulienne. Même si les inimitiés demeurent. Il a donné une touche plus moderne à la cité en vidant le centre historique des voitures. Au départ, les habitants ont râlé. Mais en constatant l'amélioration du cadre de vie, ils sont désormais conquis. «Bari est la locomotive économique de la région. La province de Bari est responsable de 40 à 50% du produit intérieur brut des Pouilles. Nous sommes l'espoir du sud. Nous avons obtenu du WWF un prix spécial pour avoir démoli la Punta Perotti», rappelle Michele Emiliano.

Punta Perotti était le nom que portait un immense complexe laid construit le long du littoral. Il incarnait l'omnipotence des constructeurs de la région et le clientélisme pratiqué par la classe politique dirigeante qui plaçait des membres de la famille dans les appartements de ce vaste édifice. Le maire s'est aussi distingué en assainissant une plage publique sous laquelle des tonnes d'amiante avaient été enterrées. Le quartier de Enziteto, 15000 habitants, dans la périphérie de Bari, est un autre modèle de mauvaise gouvernance. Il a été construit voilà deux décennies. Il n'avait aucun commerce, aucun policier, aucun assistant social, aucune école. Les institutions étaient aux abonnés absents. Michele Emiliano a remédié à ce déni de citoyenneté. Il a donné un nom aux rues, il a fait venir la police, les commerçants.

Aujourd'hui, Enziteto s'appelle San Pio en l'honneur de Padre Pio. Le maire est du coup devenu un quasi-saint dans le quartier. S'il reste optimiste, il met en garde contre les recettes simplistes du Senatur Bossi, leader de la Ligue du Nord: «Avant d'introduire le fédéralisme fiscal, il faut contraindre les grandes entreprises italiennes à établir leur siège au sud. 90% d'entre elles paient des impôts au nord. Personnellement, je crois au fédéralisme, mais à celui pratiqué en Suisse, pas à celui par lequel le nord continuerait de dominer le sud.»

Nouvellement élue à Montecitorio, la Chambre des députés, Margherita Mastromauro était destinée à une carrière diplomatique. Mais l'entreprise familiale de fabrication de pâtes, Riscossa, en a décidé autrement. A 38 ans, elle y exerce des fonctions dirigeantes. Elle a choisi d'adhérer au Parti démocrate, car «c'est lui qui a l'ambition de représenter toutes les couches de la société, y compris les entrepreneurs», souligne la députée. Pour elle, il est indispensable que le sud allège la pression fiscale pour que les entreprises investissent et recrutent. Il est aussi capital de réduire le coût du travail.

Rocco Palese était médecin. Ses deux filles étudient au nord. Maintenant, comme responsable de Forza Italia au sein du Conseil régional des Pouilles, il défend la politique de Berlusconi. Selon lui, l'administration publique est calamiteuse et les impôts trop élevés. Il avance ses recettes pour sortir le sud des miasmes socio-économiques: «Il faut copier l'Islande en matière fiscale et l'Allemagne qui a su digérer l'unification avec la RDA en quinze ans alors que cette dernière était en moins bon état que le Mezzogiorno. Il est temps que le Mezzogiorno retrousse ses manches. Ses habitants doivent se rendre compte qu'il n'y a pas que des droits, il y a aussi des devoirs.»

■ Rondes de nuit des parents

Michele Emiliano n'arrive toutefois pas à tout régler. Dans la capitale apulienne, l'insécurité demeure une vraie préoccupation. Si la grande criminalité pratiquée par la Sacra Corona Unita semble avoir diminué, la petite délinquance ne cesse de faire des ravages. A la mi-mai, fatigués de voir leurs enfants rackettés dans la rue en plein centre, des parents ont décidé de prendre les devants: ils organisent des rondes le vendredi et le samedi soir de 19 heures à 1heure du matin, munis de radios, pour couper court au bullismo, au racket. Ils promettent de ne pas empiéter sur les plates-bandes de la police.

A la place Umberto, Alberto, 60ans, reste très critique envers le système de santé. «Dans la province de Bari, qui comprend 1,5 million d'habitants, chaque petite ville de 40 à 50000 habitants tient mordicus à son hôpital. Pour une femme, il faut parfois attendre neuf mois pour faire une mammographie.»

■ Histoire mouvementée

Il est difficile de localiser précisément l'émergence de la question méridionale. Pour certains, elle découle de l'unité italienne en 1861. Pour d'autres, elle existait déjà avant. Professeur d'histoire économique à l'Université de Bari, Giulio Fenicia souligne que le sud n'a pas toujours été à la traîne. Les Bourbon, qui régnaient dans le Royaume des Deux-Siciles, ont fait construire les premières lignes ferroviaires et les premiers bateaux à vapeur d'Italie à Naples avec des techniques et des matériaux locaux. Le commerce de la soie, du coton et des tissus y était très prospère. Il y avait un processus d'industrialisation.

«En 1862, la politique plus libérale menée au nord en matière de droits de douane a fortement porté préjudice au sud, plus protectionniste. Ce changement soudain a contraint le Mezzogiorno à réorienter son économie vers l'agriculture», analyse le professeur. La grave crise alimentaire des années 1870 en Europe a forcé le continent à importer du blé à bon marché des Etats-Unis et de Russie. Ce fut un nouveau coup dur, et le sud a dû changer de nouveau de cap pour se concentrer sur la viticulture et l'oléiculture. La guerre protectionniste, puis la rupture entre la France et l'Italie à partir de 1887 ont été dévastatrices pour le sud. «A cette époque, il y avait beaucoup d'entrepreneurs étrangers, tant au nord qu'au sud de l'Italie. Au nord, les entrepreneurs locaux ont appris de cette présence. Au sud en revanche, ce mimétisme n'a pas eu lieu», s'étonne Giulio Fenicia.

Les premières lois spéciales pour le Mezzogiorno ont vu le jour à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Mais elles resteront pour la plupart lettre morte. Comme la Caisse pour le Mezzogiorno, espèce de plan Marshall italien développé au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les quelques essais d'industrialisation dans les années 1960 ont eu peu d'effets.

■ Charnière avec l'Orient

Le discours misérabiliste sur le Mezzogiorno irrite Franco Cassano. Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Il Pensiero meridiano, le sociologue italien aime à prendre le contre-pied du conformisme ambiant. Il court de conférence en conférence à travers toute l'Italie pour s'en expliquer. Son discours, truffé de présupposés culturels, est aussi impressionnant que sa bibliothèque. Pour lui, il «faut arrêter de croire que la valeur de la vie doit toujours être colonisée par la primauté de l'économie. Le sud est bien plus qu'une entité économique. C'est l'espace de la Grèce, de l'Antiquité. Nier cette histoire, c'est nier celle de l'Europe. Le Mezzogiorno, c'est surtout aujourd'hui l'espace charnière entre le monde islamique et l'Occident. Au moment où l'on parle de choc des civilisations, la région peut jouer un rôle de passerelle, qui permettrait de compenser la domination de l'espace atlantique.»

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