Il est des coups de canif dans le dos qui, de prime abord, peuvent surprendre. Samedi dernier, la voix d’une personnalité du Québec s’élevait contre la candidature de Michaëlle Jean au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Une fêlure dans le large soutien qu’apporte le Canada à sa postulante?

A la tête de l’OIF depuis 2002, l’ancien président sénégalais Abdou Diouf quitte son poste à 79 ans. Les chefs d’Etat doivent s’accorder sur un candidat durant leur prochain sommet à Dakar, les 29 et 30 novembre. Le Temps a relaté cette semaine cette succession plus animée qu’il n’y paraît, puisque pour l’heure, les pays africains ne se sont pas entendus sur une personnalité.

Et pour brouiller encore les pistes, voici que l’ancienne gouverneure générale du Canada entre en lice, avec force. Michaëlle Jean est notamment envoyée spéciale de l’Unesco pour Haïti, son pays natal. Elle mène une campagne vigoureuse, multipliant les déplacements, rencontrant les gouvernements ou leurs ministères – y compris la Suisse, où elle a fait un passage à Berne dans le cadre de sa tournée mondiale.

Elle est portée par trois entités membres de l’OIF, le Canada, le Nouveau Brunswick et le Québec. La Presse révélait cette semaine que le gouvernement fédéral ne lésine pas sur les moyens: «Ottawa, [...] a payé environ 35 000$ en frais de déplacement pour la candidate depuis l’annonce de son appui officiel, en juin. Ces frais – une fraction du soutien matériel et humain apporté par le gouvernement fédéral – devraient croître sensiblement dans les semaines qui viennent, alors que s’amorce le dernier sprint diplomatique avant la tenue, à la fin du mois de novembre à Dakar, du Sommet de la Francophonie.»

La Presse indiquait encore qu’«au cours des dernières semaines, sa campagne est passée en vitesse supérieure, surtout grâce à Ottawa. À Québec, on s’étonne de l’enthousiasme du gouvernement fédéral et des moyens mis à la disposition de l’ancienne occupante de Rideau Hall , [la résidence du gouverneur général] Même l’ambassadeur canadien à Paris, l’ex-ministre conservateur Lawrence Cannon, travaillerait «quasiment à temps complet» pour la candidature de Mme Jean, indique une source bien au fait du dossier à Québec.»

Cet activisme a déjà suscité la réserve d’un ancien diplomate québécois à Paris, Michel Leclerc, dont Le Devoir a publié début octobre une lettre plutôt dure à l’égard du gouvernement québécois. Pour une raison stratégique, au nom des désaccords qui s’accumulent entre Québec et Ottawa, le soutien de la province à la candidate portée par le pouvoir fédéral relève de l’autobâillonnement, affirme le diplomate: «Personne, bien sûr, ne doute de l’existence de négociations discrètes conduites entre la France, le Canada et d’autres pays membres sur le choix du successeur de l’actuel secrétaire général de la Francophonie. Peu importe le résultat de ces échanges, les discussions entre les chefs d’État, lors du prochain sommet de Dakar, pourraient donner lieu à des alliances et des revirements de dernière minute. Ayant affiché sa préférence trop tôt, le Québec se verra alors privé de tout pouvoir de négociation et son ralliement in extremis à un autre candidat l’empêchera d’en tirer les bénéfices politiques que lui aurait conférés une plus grande réserve. Pire, cet appui sans contrepartie prive le Québec de son droit de veto traditionnel par rapport aux choix d’Ottawa en ce domaine. L’art de s’autobâillonner pour de vaines raisons.»

Samedi, c’est l’ex-premier ministre du Québec Bernard Landry qui parlait d’une candidature «pas convenable». Dans ce cas, la posture se comprend vite si l’on sait que Michel Landry est une figure du Parti Québécois, autonomiste. Ainsi, relevait Le Soleil relayé par La Presse, «il note qu’à titre de gouverneure générale du Canada, de 2005 à 2010, «elle a été la représentante de la reine d’Angleterre». «Passer de ce statut au personnage le plus important de la francophonie ne me paraît pas convenable. Ça m’apparaît être une mauvaise symbolique», confie Bernard Landry [... Lorsqu’elle était gouverneure générale du Canada, je ne l’ai jamais vue engager quelque bataille que ce soit pour défendre la langue française ou la faire rayonner, alors qu’au Canada, malheureusement, en dehors du Québec, les minorités francophones sont en régression rapide. Tout cela me semble un mauvais alignement d’astres».»

D’autres trouvent prouvant la conjonction stellaire favorable. Par exemple, l’invité d’une tribune de Dakaractu plaide pour la Canadienne: «[...] Michaëlle Jean est transcontinentale et multiculturelle. Elle est, à la fois, une femme du Nord et du Sud, du Canada et d’Haïti. Elle a d’arrières grands-parents africains et elle est Française par alliance. Elle incarne donc une diversité et transpire le multiculturalisme francophone. Elle est une candidate de l’alternance continentale, qui comprend mieux les réalités, les attentes et préoccupations de deux hémisphères du monde – des États, de la société civile et des francophones en général. Elle s’impose comme la personne idéale et de consensus pour occuper le poste de secrétaire général.»

Pour poser le débat qui se joue ces semaines, citons, dans une direction inverse aux lignes ci-dessus, la position remarquée de Jeune Afrique. Le magazine a publié cette semaine son éditorial sur la question. S’il relève que Michaëlle Jean «fait figure de favorite», il défend une autre vision des choses: «Les pères fondateurs de la Francophonie institutionnelle s’appellent Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba ou Hamani Diori. Quatre décennies plus tard, l’Afrique représente plus de la moitié des membres de l’OIF (29 sur les 57, sans compter la Centrafrique, suspendue), la majorité de la population concernée (900 millions d’habitants au total, dont environ 220 millions de locuteurs), mais aussi, compte tenu de la démographie, l’avenir de la Francophonie. Enfin, plus subjectif, mais tout aussi important: le continent est déjà suffisamment sous-représenté dans la quasi-totalité des institutions internationales pour qu’on lui laisse la seule dont on a bien voulu lui confier les rênes!»

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