Ecrivain prolixe, père du Nouveau Roman aux côtés d’Alain Robbe-Grillet et de Claude Simon, Michel Butor s’est donc éteint à 89 ans, mercredi matin à l’hôpital de Contamine-sur-Arve, en Haute-Savoie, a confirmé son éditeur, Gallimard. «Celui qui se voyait comme un «inconnu célèbre» doublé d’un «monument marginal» n’avait cessé d’écrire et de publier, après les succès des années 1950 et 1960, mais dans une indifférence arbitraire et mal fondée: la critique comme le public l’avaient peu ou prou enterré avant l’heure…» regrette Le Figaro.

Lire aussi: Michel Butor, l’irrésistible échassier littéraire, s’est envolé

D’ailleurs, en 1996, cet «innovateur perpétuel» victime de l'«injustice d’une carrière extraordinairement féconde et jamais interrompue» confiait à Libération: «Mes livres ont, je le vois bien, un côté médusant; les gens ont peur de rentrer dans ce labyrinthe de plus en plus énorme. Moi-même, j’ai du mal à les ranger, je ne parviens pas toujours à m’y orienter.» Et il le disait: «J’agite mes mots dans mes paragraphes comme un pinceau dans un godet. J’ai mis en branle autour de ces images une agitation irradiante, et chacune appelle ses voisines à l’aide pour retrouver mieux leur énergie commune.»

Lire aussi: Quand Victor Hugo prend toute la place (01.04.2016)

Un exemple? Il disait avoir «été très critiqué» dans sa vie, «de tous côtés», rapporte Le Monde: «J’ai beaucoup scandalisé. J’ai donc eu besoin de complices. Les contemporains ne me suffisaient pas. Certains m’ont aidé, mais c’était insuffisant. J’avais besoin de répondants «beaucoup mieux placés», comme Jules Verne à qui il se référait souvent. «C’est pourquoi j’ai écrit tant d’essais critiques.»

Lire aussi: Michel Petrucciani, Michel Butor: Improvisations sur le jazz (09.01.1999)

Dans la foulée, le quotidien français se pose la question: «Butor était-il un écrivain pour écrivains?» Et répond: «Nathalie Sarraute, Claude Simon, mais aussi Barthes, Le Clézio ont exprimé toute leur admiration. La littérature faisait, répétait-il, partie de la réalité: elle n’en était pas seulement le miroir révélateur, mais un élément au même titre qu’une ville, un être humain, une rivière ou le ciel.»

La Tribune de Genève, elle, le ramène donc tout naturellement parmi les hommes d’ici bas: «Les Genevois le connaissent bien, Michel Butor. Il trône depuis des années au milieu du rond-point de Plainpalais, figé dans le bronze par le talent du fondeur Gérald Ducimetière. Une valise est posée à ses pieds comme si, malgré son air débonnaire et placide, l’homme était toujours en partance?» Ce qu’une ex-ministre française a bien vu:

Car «Michel Butor a élaboré un projet littéraire qu’il va bientôt développer en des centaines, des milliers de livres (2000 titres à la fin des années 2010), et qui constituent une sorte d’encyclopédie nouvelle, en perpétuelle transformation, capable de rendre compte de l’extraordinaire et permanente révolution de la modernité, afin de tenter de lui donner un sens, une langue, une possibilité de penser ce qu’on nomme désormais la mondialisation», écrit Télérama.

Mediapart suggère pour sa part que «si son nom reste épisodiquement attaché à l’histoire du Nouveau Roman, Michel Butor est bien trop orphique pour se tenir ailleurs que dans les marges de l’histoire littéraire. Enigmatique à force d’être omniprésent […], le poète a su extirper de sa pratique de la fiction un sens éprouvé du récit en vers. Maintenant, Michel Butor se moque du monde, littéralement.» Mais auparavant, son existence «lui a permis de filer une œuvre […] efflorescente». «Car, à tout le moins, c’est un cours aux reflets changeants, aussi vif qu’un fleuve jusqu’à plus soif abreuvé d’affluents qu’offre depuis plus d’un demi-siècle l’écrivain à ses lecteurs, brouillant délibérément les frontières entre les genres littéraires.»

Pour ActuaLitté, Michel Butor avait signé un texte en 2014, intitulé «On est arrivés à l’ère de la Toile et du téléphone portable». Ce n’était alors pas un scoop, mais il avait bien saisi qu’on était passés «non seulement du XXe au XXIe siècle, mais du second au troisième millénaire, ce qui aurait dû nous faire plus d’effet». Reste que pour lui, la révolution numérique «a bouleversé en profondeur nos conditions de vie. Nous avons beaucoup de mal à en apprécier les conséquences.»

Mais encore? «Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg, ce que nul n’aurait osé imaginer alors. N’y aurait-il donc pas quelque épilogue à ajouter? Mais en fait non. Presque toutes les questions posées attendent encore leurs réponses. Dans certains domaines le temps galope, dans d’autres il se traîne. Certes il y aurait beaucoup d’autres choses à dire, chaque jour davantage. Justement il y en aurait trop»… Conclusion: «Les lecteurs d’Internet sont, je crois, spécialement aptes à me lire», avait-il dit à «Libé».

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.