Revue de presse

Michel Platini et la schizophrénie du «Je est un autre»

L’ex-génie des Bleus transformé en personnage tragique. La fin de carrière du futur ex-président de l’UEFA sonne, dans les médias, comme le vol en éclats d’un mythe, d’une idée, d’un modèle

Quel lyrisme au lendemain de la chute définitive de «Platoche»! Mais ce n’est pas nouveau, ce n’est que l’acte final de la tragédie: «S’agit-il d’une autre personne, d’un cas de schizophrénie, d’une version footballistique de Docteur Jekyll et Mister Hyde, de la part d’ombre d’un personnage qui semblait être un modèle lumineux et positif? Platini-dépendants, nous nous agrippions à l’espoir, enchantés par son courage, son ironie, son élégance, sa classe, sa technique, sa personnalité, et la magie de son talent inégalable.»

Et «pourtant, nous voyons le Platini […] impliqué dans une sordide histoire d’argent et de sport dénaturé. Un Platini plus grassouillet et pourtant admirablement similaire à celui qui endossait royalement le numéro 10. Ce Platini fait-il voler en éclats un mythe, une idée, un personnage, un modèle?» Las, presque cinq mois après ce commentaire éloquent du Corriere della sera, «che tristezza, Michel…». «La vie est pleine de surprises», ironise le site Soccer America.

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Y a-t-il plus mauvais moment pour «être suspendu pour quatre ans de toute activité liée au football»? se demande France Info. Le patron de l’UEFA déchu «ne devrait assister cet été à aucun match de l’Euro 2016»… en France. «Le seul moyen» pour lui «de s’installer en tribune», ce serait «de payer sa place, de venir en tant que simple spectateur». En théorie, il n’a même plus le droit «d’être invité même en tant qu’ex-numéro 10 des Bleus», il ne peut plus «apparaître sur la photo officielle et il ne peut pas non plus se retrouver côte à côte avec les autres dirigeants». La BBC, elle se console, en imaginant «la France, hôte de l’Eurofoot 2016, gagner le tournoi»: «Ce serait sensationnel.»

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Alors, en attendant la vaine vengeance de l’Histoire, que reste-t-il de lui? s’interroge le blogueur du Figaro Bruno Roger-Petit, ancien de France Télévisions, qui siffle la fin du match entre «le proscrit» et «le génie». Il reste «une photo, vieille photo, de sa jeunesse. De ma jeunesse. La nôtre. La vôtre peut-être. Séville 82. Marseille 84. Guadalajara 86. […] Platini le puni. Le banni. Le proscrit. Impossible.» Le personnage, tragique, incarne désormais le «Je est un autre» de Rimbaud, sans pôle d’identité stable. Et pourtant, cliché qui a la vie dure, on avait «tous en nous quelque chose de Platini».

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Mais pour l’éditorialiste de 24 heures et de la Tribune de Genève, il «n’est ni à plaindre ni à accabler. Complice des dérives de corruption de l’affairisme footeux pour les uns, victime de ses mauvaises fréquentations pour les autres, Platini représente l’avers et le revers d’une même médaille, celle qui représente un système gangrené de toutes les turpitudes.» De savoir s’il «est coupable, un peu, beaucoup ou pas du tout, ne change au fond pas grand-chose. Dans sa manière d’accepter un salaire mirobolant, sans contrat écrit, payable neuf ans après terme, [il] a au mieux fait preuve d’une insouciance désespérante, au pire il a épousé le cynisme ambiant. […] On préférera se rappeler l’extraordinaire joueur qu’il a été plutôt que le dirigeant qu’il a tenté de devenir.»

«Dans les ronces»

Comme Capri, «Platini c’est fini», titre Libération. Fini, fini. «Game over.» Il «a été envoyé dans les ronces ce lundi». Et le fameux règlement de comptes avec Sepp Blatter? «La réponse est promise à finir dans les oubliettes de l’histoire. L’affaire en soi est une œuvre cubique: la culpabilité ou non du natif de Lorraine dépend du point de vue. […] Avec un bruit de fond obsédant: les multiples misères procédurales, […] une force qui aurait mis la main» sur la FIFA et l’UEFA «pour y faire un grand ménage et rompre avec les temps héroïques des prébendes et des droits télé qui valsent sur des comptes aux Bermudes. […] Platini aurait eu le défaut d’être un homme du passé. Désormais, de fait, il l’est.»

Il «a beau répéter qu’il a payé ses impôts sur ces désormais fameux deux millions de francs suisses», commente La Dépêche du Midi, «le mal est fait et chacun de ses buts, de ses chefs-d’œuvre d’hier, trimbalera désormais le bruit têtu de la casserole, le goût amer de la virginité disparue. «Laisse ton argent dans l’obscurité, qu’il te permette de voir la lumière.» Le maître à jouer de la France des années quatre-vingt, la première à avoir osé gagner, la plus belle peut-être, aurait dû s’inspirer de ce proverbe maltais.»

Entre paradis et enfer

Et, là encore, le doute. «Qu’il ait mis ou non le doigt dans le pot de confitures aux mirabelles», il restera tout de même «dans l’histoire et dans les livres ce merveilleux tireur de coups francs, ce stratège aux jambes fines. […] Au pays des promesses toxiques, des commissions brûlantes et des compromissions occultes, le moindre billet de banque peut vous arracher la main. Comme tant d’autres sur les scènes mortelles du sport, de la politique et du fric roi, on ne se méfie jamais assez. Le purgatoire de ce «Saint Michel» parti […] à la conquête de paradis perdus ressemble fort à un enfer. Priez pour lui.»

On a bien lu? «Priez.» Ou alors regardez cette photographie, qu’Arte Journal publie comme une tentative de rédemption, inutile, vaine, belle comme l’antique, si loin. «Che tristezza, Michel…»

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