Revue de presse

Michel Tournier est mort, lui qui a marqué toute une génération

L'auteur de «Vendredi ou les limbes du Pacifique», du «Roi des Aulnes», de tant de best-sellers, est indissociable des premières émotions littéraires vécues par les enfants des années 60 et 70

Souvenez-vous. Décembre 1999. Deux dépressions intenses, Lothar et Martin, avaient traversé l’Europe de l’Ouest juste après Noël: des cyclones extra-tropicaux qui avaient causé des dommages majeurs. Cinq ans plus tard, la Frankfurter Allgemeine Zeitung – dans un article intitulé «Aux arbres, citoyens!» que l’on trouve traduit en français sur le site de Courrier international – avait écrit que les Français étaient devenus, comme François Mitterrand qui prétendait converser avec eux, «les amis des arbres».

«Exposés aux tempêtes», ils constituent «un seul organe», écrivait Michel Tournier, qui avait intitulé en 1977 son autobiographie Le Vent Paraclet *: «Ils permettent d’entendre la voix du vent.» De fait, «l’arbre est aux Français ce que la forêt est aux Allemands. Tournier lui concocte une mythologie: quand les avions s’écrasent et que les navires coulent lors des orages, il s’agit d’accidents. Mais, quand le vent dévaste une forêt, c’est «une autodestruction, un suicide de la nature» – un phénomène «de dimension cosmique».» Faut-il rappeler que Le Roi des Aulnes traite du mythe de l’ogre dans l’Europe nazie?

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Ce n’est pas par hasard si l’on cite un journal allemand. Michel Tournier, dit La Croix, était «à la croisée des cultures française et allemande». Il «a revisité, dans son œuvre de romancier à forte empreinte philosophique, les grands mythes de l’humanité». Il «a toujours côtoyé l’extravagant, le monstrueux, le terrible», juge aussi sur France Info Bernard Pivot, le président de l’Académie Goncourt. «On peut retrouver dans ses romans une expression de la cruauté du XXe siècle», estime-t-il:

Michel Tournier est né «dans une famille de germanistes», rappelle Le Monde. Il se destinait à la philosophie, qu’il étudia, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur les bancs de la prestigieuse Université de Tübingen. Mais, «rentré en France après avoir obtenu sa licence, cet admirateur de Kant, dont il se targuera toute sa vie d’être l’un des rares propriétaires de l’œuvre intégrale en allemand», il renoncera «à ses projets après avoir échoué à l’agrégation à deux reprises».

Et c’est ainsi que l’auteur de Vendredi ou les limbes du Pacifique, vendu à 7 millions d’exemplaires, devint écrivain: en philosophe «raté». Et c’est ainsi aussi que ce «recréateur de légendes» est aussi devenu «un écrivain moderne», lit-on dans Télérama: «Comme ses confrères du Nouveau Roman auxquels tant de choses l’opposent, Tournier ignore et écarte ce qui plombait souvent le roman traditionnel, la sacro-sainte, l’insubmersible psychologie. On n’en trouvera pas une ligne dans ses romans, pas plus que dans ses contes et ses nouvelles.»

L'ami Mitterrand

Et c’est ainsi encore qu’après avoir créé un séisme littéraire en France avec ses trois premiers livres, «dans les années 1980 et 1990, Michel Tournier est devenu à ce point central dans la littérature française que François Mitterrand», justement, vint plusieurs fois lui rendre visite dans son abbaye», à Choisel, dans les Yvelines. «Peu porté sur le mythe de l’écrivain retiré dans sa tour d’ivoire», il s’exprimait alors «beaucoup dans les médias, français et étrangers, ne dédaignant pas faire assaut de propos provocateurs ou choquants».

Voire réactionnaires? En 1989, ce célibataire enthousiaste avait déclaré à Newsweek: «Les avorteurs sont les fils et les petits-fils des monstres d’Auschwitz. Je voudrais rétablir la peine de mort pour ces gens-là» – il justifie plus tard ces propos, qu’il ne renie pas, par un dégoût «viscéral» pour l’interruption volontaire de grossesse.» Mais «ses camarades de l’Académie Goncourt le défendent toujours, et il est un pilier de la vie littéraire. Ses livres, nouvelles, romans, essais, sont publiés et traduits dans le monde entier, tandis que lui, fier d’être devenu un «auteur scolaire», passe une grande partie de son temps dans les écoles, à expliquer son œuvre et communiquer le plaisir de la lecture.»

«Des classiques contemporains»

«Pour bien des lecteurs nés à partir des années 1970, son nom est indissociable des premières émotions littéraires», dit très justement Le Figaro. «Etudiées dans les écoles, ses œuvres ont aussitôt été considérés comme des sortes de classiques contemporains.» On l’y entend prôner «un idéal de simplicité et de limpidité dont les maîtres s’appellent La Fontaine, Perrault, Lewis Carroll, Kipling, London, Saint-Exupéry. Ils n’écrivaient pas pour les enfants, ils écrivaient admirablement, c’est tout.»

Là, à la rencontre de ceux qui lisent Vendredi, raconte-t-il à une blogueuse de France Télévisions, il «demande alors ce qu’ils feraient s’ils étaient condamnés à passer vingt ans seuls». Et se souvient d’un garçon qui lui «avait répondu tout de go qu’il mourrait de faim, car il détestait manger seul». Voilà sans doute pourquoi Tournier a marqué toute une génération: parce qu'il avait compris que «le problème de la solitude» était devenu «fondamental» dans la société occidentale qui prônait alors un individualisme forcené.

Grâce à Vendredi...

«Quand je suivais les cours de Lévi-Strauss, dit-il encore, j’ai relu le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Je me suis dit alors que je tenais là un sujet formidable, non pas à cause de Robinson, mais grâce à Vendredi, toujours passé sous silence. C’est un roman d’une actualité extraordinaire. D’abord Robinson reste seul sur son île pendant vingt ans. Que va-t-il devenir? Va-t-il s’en sortir, se suicider, devenir fou? Qu’en est-il de sa langue, si elle n’est plus exercée?»

Toute une époque… Au cours de ce passionnant entretien, il raconte aussi Tonton. Un jour, son téléphone sonne: «Ici le secrétariat de l’Elysée, le président demande s’il peut venir tel jour, répondant à votre invitation à déjeuner.» Alors, dit Tournier, «quand je me suis aperçu que je mangeais dans des assiettes ébréchées, que tous mes couverts étaient en tôle, et que je buvais dans des pots à moutarde, j’ai couru chez l’épicier et j’ai tout racheté. Je me souviens encore de ce qu’il m’a dit, au moment où je passais à la caisse: «Ah! Monsieur Tournier. On dirait vraiment que vous avez invité le président de la République à déjeuner».»

La Pléiade et les poches

En juillet dernier, Libération l’avait rencontré. Le quotidien republie ce matin cet entretien sur le Web. La première question était: «Comment va s’appeler votre Pléiade?» Réponse: «Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander. Ça ne m’intéresse pas beaucoup. Ce qui m’intéresse, c’est d’être lu. Or, pour être lu, il faut être en livre de poche. Le livre de poche, c’est le contraire de la Pléiade. Il ne coûte pas cher, on le met dans sa poche, c’est le cas de le dire, on le lit et on le jette. Tandis que la Pléiade, on la met sur des rayonnages, on la regarde de dos sans l’ouvrir. Elle est faite pour être exposée. C’est mon point de vue, qui n’a aucune importance.»

Michel Tournier s’était alors penché «pour attraper un bout de papier». Et avait lu: «Le creux poplité, vous savez ce que c’est?» [On a su.] «C’est le jarret, l’envers du genou. L’allemand a un seul mot pour le désigner. Kniekehle, k.e.h.l.e.» Et Libé lui avait ensuite demandé si cela ne le dérangeait pas que l'«on passe du coq à l’âne».

Et c'est ainsi – on s'en doutait – que l'on eut cette confirmation des amours de Tournier: «Je préfère l’âne au coq.» Mitterrand aussi aimait les ânes.

* Tous les livres de Michel Tournier figurent au catalogue des Editions Gallimard.

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