Michel Wieviorka est un drôle d'animal dans le monde intellectuel français. Président de l'Association internationale de sociologie, proche de la gauche réformiste, il est depuis longtemps sceptique sur les vertus du «modèle français». Ce qui ne lui a pas valu que des amis: «Cela fait vingt ans qu'on m'accuse d'être un traître aux valeurs républicaines», plaisante-t-il. Entretien avec un iconoclaste.

Le Temps: Dire que «la France va mal» est devenu un poncif. Comment en est-on arrivé là?

Michel Wieviorka: Il y a, en France encore plus qu'ailleurs, une crise de la représentation politique. Deux tiers des Français disent qu'ils ne se reconnaissent pas dans les partis politiques. Pour schématiser, les plus éduqués pensent que les politiciens sont incompétents, ceux qui relèvent de milieux populaires pensent qu'ils sont corrompus.

»On ne peut pas comprendre cette crise sans regarder d'abord ce qui vient du dehors - la globalisation, la construction européenne, bref: toutes les logiques supranationales. Les Français n'ont pas le sentiment d'être partie prenante de la globalisation, d'être dans l'Europe, mais d'être menacés par elles. Ils se sentent mis en danger par les décisions économiques prises à Bruxelles, les délocalisations, le capital financier, l'immigration... Or, leur système politique ne leur semble pas adapté à ces menaces.

A cette idée d'un pays menacé du dehors s'ajoutent des préoccupations sociales: «Demain, je serai SDF» ou «mes enfants vivront moins bien que moi». La France connaît un chômage structurel et, depuis vingt-cinq ou trente ans, n'a pas su faire face à ses défis sociaux. Par ailleurs, de nouveaux thèmes s'imposent, comme l'individualisme: les individus veulent être traités comme des personnes, et non comme les atomes d'une société plus large. Or, le système politique n'est pas capable de répondre à ces attentes, de faire dans la dentelle. L'administration était conçue pour traiter des grandes catégories sociales comme les ouvriers, les paysans... mais ça ne marche plus, ou de plus en plus mal. C'est une des dimensions de la crise des institutions républicaines.

- Justement, on a l'impression que certains Français n'ont que ce mot-là à la bouche, «institutions républicaines», «valeurs républicaines»... Qu'entend-on au juste par là?

- L'idée de République est moins liée à celle de démocratie qu'à celle d'Etat, et l'Etat est tout à fait central en France. Dans la conception républicaine, c'est l'Etat qui commande, il passe avant la société. Cela se traduit par l'idée que, face à l'Etat, il y a non pas des minorités, mais uniquement des individus libres et égaux. Quand vous voyez l'inscription «RF», pour République française, sur le fronton d'une école, avec la devise «Liberté-égalité-fraternité», cela veut dire que l'individu qui entre là est censé abandonner son origine, son ancrage familial, sa religion, pour accéder à l'universel.

»En théorie, cette idée est superbe, mais les institutions qui en ont la charge ont de plus en plus de mal à la concrétiser. Je vous donne un exemple: au printemps 2006, l'Ecole des hautes études en sciences sociales où je travaille a été occupée par des manifestants. La police nationale n'a pas voulu les faire évacuer, et c'est une police privée qui en a été chargée. Il y a une tendance de fond à la privatisation des activités publiques.

»Enfin, des préoccupations nouvelles mettent le monde politique mal à l'aise car elles ne correspondent pas au clivage traditionnel droite-gauche: le voile islamique, le clonage, l'euthanasie, la procréation artificielle, les OGM... Du coup, le système politique donne l'impression d'être dissocié de la réalité, en dehors du coup.

- Donc, il y a un consensus sur l'échec du modèle français?

- Cette idée de modèle est un mythe, une construction qui invente un passé largement fictif. Prenez l'école de la IIIe et de la IVe République: après douze ou quatorze ans, la plupart des élèves allaient à l'usine, et seuls les enfants des élites entraient au lycée. Mais il est vrai que pendant trente ans, la France a connu le plein-emploi, la confiance dans l'avenir, la science, le progrès... La correspondance entre l'Etat, la nation et la société était forte. On pouvait penser les problèmes du pays dans le cadre national.

»Aujourd'hui, cette belle correspondance se défait. Dans le domaine social, le conflit entre ouvriers et patrons qui irriguait la société au temps du plein-emploi a perdu sa centralité. Les institutions, je l'ai dit, ne tiennent plus leurs promesses. L'identité nationale est affectée, toutes sortes d'autres identités se mettent en avant - les Noirs, les gens des anciennes colonies, les régionalismes, etc. - sur un mode souvent victimaire.

»Les Français ont vraiment pris conscience de l'explosion du «modèle» traditionnel lors des émeutes de l'automne 2005 - et l'étranger aussi l'a compris.

- Pensez-vous que cette élection présidentielle 2007 va accoucher d'un nouveau modèle?

- En ce moment, on est très sensible en France à ce qui se défait, moins à ce qui se construit. Notre modèle politique est en train de toucher le fond. C'est le moment de reconstruire un modèle plus adapté. Mais nous ne sommes qu'au tout début de ce processus. Nous n'avons même pas les mots pour décrire la situation actuelle! On utilise un vocabulaire qui est totalement inadapté, par exemple lorsqu'on parle des «Français issus de l'immigration».

»Face à la crise, la réponse des candidats se fait sur un mode populiste: «Je vais vous sauver, le peuple est bon, ce sont les élites qui ont fauté.» Cela dit, Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal disent aussi qu'ils vont reconstruire autre chose. Sur ce plan, la droite a pris de l'avance en créant un grand parti, l'UMP [l'Union pour un mouvement populaire, dirigée par Nicolas Sarkozy]. Elle n'est plus prisonnière d'un passé, que ce soit celui de la collaboration ou du gaullisme, alors que la gauche est encore orpheline du communisme.

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