Revue de presse

Michèle Morgan avait d’beaux z’yeux, tu sais… Et une voix sublime

Pendant deux décennies, elle a incarné une élégance racée et occupé une place essentielle dans le cinéma français, avec des films et des cinéastes qui comptent. Disparue mardi, elle laisse les médias orphelins de son regard

Ah, réécouter sa voix douce parlant de la mode, presque cajoleuse, en 1967 à la Radio romande, à l’heure où ces yeux-là se sont fermés à jamais après avoir illuminé les mémoires presque huitante ans durant. Même celle d’une journaliste du Temps, en 1989… Ce mercredi matin, Frédéric Maire, le directeur de la Cinémathèque suisse, lui a rendu un bel hommage dans C’est pas trop tôt sur RTS-La Première (à la 50e minute). Pour lui, elle était «l’emblème du cinéma français, celui du début du parlant; elle en laisse les plus beaux regards, des images presque iconiques.»

Bientôt, «on dira probablement» que ces yeux nous manquent, prévoit L’Obs. «Ce qui, sans doute, est vrai. On dira moins, peut-être, que sa voix continuera de résonner tant que l’on continuera de projeter des films. Et là, on n’aura pas raison, parce que, la voix de Michèle Morgan, c’était quelque chose aussi. Pour s’en convaincre, si besoin est, il suffira de l’entendre dire, encore et encore, «Embrassez-moi».

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Michèle Morgan s’est envolée, et «à coup sûr», dit Le Monde, elle «qui vient de mourir le mardi 20 décembre à l’âge de 96 ans, connaissait, dès le début de sa carrière, les mots par lesquels commencerait son épitaphe». En l’occurrence, cette fameuse saillie de Jean Gabin dans Le Quai des brumes (1938), de Marcel Carné, «le film qui forgera la légende»: «T’as d’beaux z’yeux, tu sais», lui glisse-t-il «avec une douceur extrême, phrase qui serait restée anodine si elle n’avait exprimé une évidence pour tous ceux qui, au-delà de Gabin, découvraient le visage de l’actrice» en Nelly qui succombe, presque suppliante face à l’évidence de ce qu’il fallait faire: «Embrassez-moi…» Puis elle le tutoie: «Embrasse-moi encore…»

Si elle forma là «un des couples mythiques du cinéma français, c’est avec le réali­sa­teur Gérard Oury, un autre monstre sacré, que Michèle Morgan vécut une histoire d’amour aussi passion­née qu’a­ty­pique. Amou­reux pendant près de cinquante ans, ils ne vécurent jamais sous le même toit. Un couple moderne.» De quoi épater Gala:

Michèle Morgan était aussi «celle à qui toutes les femmes souhaitaient s’identifier», croit savoir le rédacteur du Figaro. «Celle dont aucun parfum de scandale n’a jamais terni la réputation, celle qui semblait à jamais douée pour le bonheur. Elle se défendait d’être un mythe, retournant la question à son interlocuteur: «Un mythe, c’est quoi? Est-ce une légende?» Elle enchaînait alors une réplique de la pièce Les Monstres sacrés, qu’elle joua en 1993, aux Bouffes Parisiens avec Jean Marais: «Une légende ne serait pas une légende si on lui ressemblait.» Et elle ajoutait: «Moi, je suis une femme qui a travaillé toute sa vie»:

A Libération, ils se sont mis à six mains pour parler, encore et encore, de ce «regard sublimé par la lumière du chef op Eugen Schüfftan, réfugié en France après la montée au pouvoir d’Adolf Hitler, et le réalisme poétique de Carné installé sur le port du Havre qui sert d’écrin à la love story entre un déserteur et sa maîtresse.» «Et puis c’est tout», alors? «On me collait sur le dos des personnages de plus en plus hiératiques et un peu figés. Ils me correspondaient peut-être. Ils correspondaient sûrement à mon physique. A des facilités de scénaristes, aussi. Au désir du public», expliquait-elle dans une interview au même journal en 1988. Ajoutant, rétive aux clichés, rebelle: «Mais je n’ai pas toujours été figée à l’écran. J’ai été garce, légère, alcoolique.»

Après les échecs à Hollywood pendant la guerre, dont elle préfère fuir les compromissions, La Croix juge que «pendant deux décennies, Michèle Morgan, qui incarne une élégance racée, occupe une place essentielle dans le cinéma français avec les films et les cinéastes qui comptent: Les Orgueilleux d’Yves Allégret (1953), Les Grandes Manœuvres de René Clair (1955), Si Paris nous était conté de Sacha Guitry (1956), Le Miroir à deux faces d’André Cayatte (1958), Landru de Claude Chabrol (1963), Benjamin ou les mémoires d’un puceau de Michel Deville (1968). Travailleuse acharnée, elle tourne en moyenne deux films par an.» Dont cette fabuleuse scène de jalousie dans La Minute de vérité de Jean Delannoy (1952):

De cette carrière – 70 films, s’amuse le Hollywood Reporter –, elle disait: «Je n’ai jamais eu l’occasion de jouer des femmes sexy. Je pense que mon charme n’était pas dans mon cul.» Quant au Washington Post, enfin, il rapporte cette anecdote qui la résume peut-être en quelques phrases, à l’époque du Quai des brumes: «Il y avait une scène où j’étais au lit, mais Gabin ne l’était pas. Il était assis sur le lit. Oh, c’était très, très modeste, il n’y avait rien de bien osé quand vous comparez cette scène à ce qui se fait maintenant. Mais en fait, c’était plus excitant que ce qui se fait maintenant. Je suppose que c’est dû au mystère qui nimbe les scènes d’amour.»

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