«Le choc des modèles a tourné ces dernières années à l’avantage de la Suisse. Micheline Calmy-Rey en a tiré les conséquences.» Cette confidence d’un ancien responsable des relations entre la Suisse et l’Union européenne à Bruxelles donne le ton des réactions communautaires au départ annoncé de l’actuelle présidente de la Confédération. Aveu d’impuissance de la part des Vingt-Sept? Lucidité plutôt. Les coups de boutoir portés à l’UE par la crise financière ont, depuis l’automne 2008, souligné à gros traits les pièges d’une souveraineté partagée mal gérée, prise en étau entre ses insuffisances fiscales et budgétaires, et son lancinant déficit démocratique. L’inverse, en somme, de la réussite politique helvétique…

Ce constat, Micheline Calmy-Rey n’en a, tout au long de son mandat, au fond jamais dévié. Favorable à un rapprochement le plus productif possible entre la Confédération et l’UE, notamment pour obtenir l’accès le plus large possible au marché intérieur européen, la conseillère fédérale socialiste a toujours cru à ce «choc des modèles». Exemple: son discours prononcé à Bruxelles, en octobre 2007, devant les «Grandes Conférences catholiques»: «Qu’avons-nous donc qui nous structure, qui nous unit? A quoi tient la «suissité» de la Suisse? interrogeait-elle. Ce qui nous unit, ce sont nos institutions, la démocratie directe et le fédéralisme. Ce qui structure la Suisse, c’est la volonté d’utiliser ses institutions pour agir ensemble dans un contexte politique.» Bis repetita trois ans plus tard, en octobre 2010, lors du 50e anniversaire de la Mission suisse auprès de l’UE: «Une helvétisation de l’Europe n’est pas à craindre, mais plutôt à souhaiter pour le continent», affirme alors la ministre, répondant à la levée de boucliers provoquée par le référendum d’interdiction des minarets de novembre 2009.

Question de tempérament? Affaire de conviction? Conséquence d’une méfiance envers Bruxelles acquise au fil de ses années passées comme responsable des Finances du canton de Genève, en prise directe avec les banques installées sur les bords du Léman? Subtile combinaison, sans doute, de ces trois raisons. Hormis peut-être avec l’Espagnol Javier Solana, ancien haut représentant de l’UE pour la politique étrangère aujourd’hui président du conseil de fondation du Centre pour le dialogue humanitaire de Genève et bientôt récompensé par la Fondation Jean Monnet de Lausanne, Micheline Calmy-Rey n’a, tout au long de son mandat, guère noué de contacts personnels à Bruxelles. Pascal Couchepin est un intime de Viviane Reding, la vice-présidente luxembourgeoise de la Commission européenne, qui ne rate jamais une occasion de se ressourcer en Valais. Pascal Delamuraz, avant lui, avait gagné la confiance de Jacques Delors lorsque ce dernier présidait aux destinées de l’Union. Point de liens identiques pour la cheffe du Département des affaires étrangères.

Ses relations avec l’Autrichienne Benita Ferrero-Waldner, commissaire chargée des Relations extérieures jusqu’en 2009, furent souvent orageuses. Son dialogue avec le président de la Commission José Manuel Barroso, pourtant nostalgique de ses années passées à l’Université de Genève, n’est jamais devenu le contrat de confiance espéré par les partisans d’une relance bilatérale. Ce dernier, ancien premier ministre portugais, n’a jamais apprécié la propension de Berne à ériger la spécificité helvétique en «modèle»: «Barroso a gardé, vis-à-vis de la Suisse, une sorte de complexe d’infériorité qu’il vit très mal», explique une de ses anciennes conseillères. «Micheline Calmy-Rey, en faisant à chaque fois la leçon à Bruxelles, s’est calée dans une posture presque idéologique. Elle a vanté l’exception suisse que l’UE, justement, s’emploie à gommer le plus possible», confirme un diplomate.

Conclusion? Un désamour bilatéral patent, que les prouesses techniques des experts des deux camps, maintes fois appelés à se montrer «créatifs» pour trouver une adéquate solution institutionnelle et caler un possible accord-cadre, ne peuvent pas surmonter. Et une montée en puissance des «ego» politiques peu propices à un dénouement subtil. L’affrontement entre José Manuel Barroso et Micheline Calmy-Rey, qui menaça de quitter la table lors de leur déjeuner du 8 février à Bruxelles, n’est au fond que l’illustration de ce pathos bilatéral que la conseillère fédérale n’est pas parvenue à apaiser. Un pathos que promet d’accroître la décision, prise ces dernières semaines, de placer le Bureau de l’intégration sous la responsabilité unique des Affaires étrangères, département bien plus propice que d’autres à subir les assauts des populistes et des europhobes, à la veille des prochaines élections fédérales.

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