Le pacte migratoire de 2016 entre l’Europe et la Turquie eut pour effet de rediriger les flux migratoires vers la Libye, où les milices n’en demandaient pas tant. Depuis des années, le trafic de migrants faisait partie intégrante de leur modèle économique. Elles les parquaient, les torturaient, les violaient, les volaient. En particulier à Sabratha, à 80 km à l’ouest de Tripoli, fief du sinistre clan Dabbashi.

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Les misérables qui pouvaient encore payer embarquaient ensuite sur des rafiots qui avaient toutes les chances de les noyer. Mais voilà que, sur l’autre rive, des citoyens se sont émus. Comme les gouvernements laissaient la Méditerranée se transformer en fosse commune, des ONG ont acheté ou loué des bateaux pour secourir des migrants. Parfois, il s’agissait d’une collecte de fonds réalisée quelques semaines plus tôt dans une classe de Berlin.

Si bien qu’en 2016 et 2017, une douzaine de bateaux croisaient régulièrement au large de la Libye. A en croire l’enquête italienne que nous dévoilons, trois d’entre eux ont établi une collaboration avec les passeurs, alors que d’autres ONG sont restées irréprochables. Sauf qu’il est un peu court de s’en scandaliser. Car ces dérives présumées, qui pourraient valoir des ennuis judiciaires à des ONG honorables comme Médecins sans frontières ou Save the Children, posent des questions bien plus importantes.

Points importants

D’abord: sauver des vies est-il un impératif qui transcende tout, des eaux territoriales au droit de la mer? Si oui, alors la fin justifie les moyens et ces contacts ne devraient pas être criminalisés. Mais si le devoir d’ingérence et la responsabilité de protéger ne sont pas reconnus aux ONG, pourquoi le seraient-ils pour des Etats qui l’invoquent souvent pour intervenir, comme la France et l’Angleterre en Libye en 2011?

Ensuite, pourquoi les Européens n’ont-ils apporté aucun soutien à l’Italie face à ce nouveau flux libyen dès 2016, dont on sait qu’il a favorisé l’arrivée au pouvoir du populiste Matteo Salvini deux ans plus tard? L’Italie est aussi le seul pays à avoir engagé des moyens importants, en 2013 et 2014, avec l’opération «Mare Nostrum», pour sauver plus de 100 000 vies.

Enfin, on peut se demander pourquoi aucun juge ne se penche sur l’accord passé, à l’automne 2017, entre le gouvernement italien et la milice Dabbashi pour freiner les flux de migrants. Les criminels de Sabratha auraient reçu plus de 1 million d’euros par mois. Décidément, le cynisme règne et les migrants sont devenus une marchandise que monnaient les milices, certaines ONG, les Etats et même l’Union européenne.