«Où sont les Suisses qui peuvent s’imaginer travailler sur les chantiers ou récolter les asperges dans les champs?» Par la voix de Karin Keller-Sutter, le Conseil fédéral donne le ton. Plus question de laisser l’UDC écrire le scénario de campagne de sa énième initiative anti-étrangers, après la débâcle du 9 février 2014. Heureusement. Mais au fil des épisodes, le malaise grandit. «Nous voulons limiter l’immigration au strict nécessaire», car «la question est: voulez-vous de la prospérité ou non?»

Purement utilitariste, le script de notre ministre de la Justice oublie que la migration est faite de destinées humaines. Le refrain résume ces échanges à notre intérêt. Financier, évidemment. D’un côté l’accès des entreprises au marché, de l’autre la main-d’œuvre dont elles ont besoin. Pire, il franchit un pas supplémentaire: les basses besognes aux étrangères et étrangers, la prospérité aux Suissesses et aux Suisses.

Un symbole éclatant

Et je pense à cet ami, dont la scolarité a été interrompue alors qu’il a rejoint la Suisse dans l’illégalité, caché dans l’appartement d’un père venu travailler comme saisonnier. De l’histoire ancienne, parce que la libre circulation garantit une sécurité aux familles, même si l’économie ne voit pas d’intérêt immédiat dans ce jeune écolier.

D’aucuns considèrent la démocratie directe comme une thérapie collective. Plutôt que de laisser les peurs enfouies, elle les traite. Peut-être. Nous fêtons cette année le demi-siècle du rejet de l’initiative Schwarzenbach. Un hasard du calendrier au symbole éclatant. Nous votons ainsi pour la quarante-troisième fois depuis la Seconde Guerre mondiale sur nos relations avec les personnes sans passeport suisse. Et certainement pas la dernière.

Avoir du courage

Alors que les sondages sont au beau fixe, c’est le moment de sortir le courage politique. De saluer la sueur des travailleurs étrangers qui ont façonné nos barrages et nos tunnels ou la minutie de celles qui nous posent des cathéters à l’hôpital, mais de parler aussi du cappuccino que l’on partage, de nos cultures qui dialoguent. De reconnaître que les 41% de la population genevoise sans sésame à croix blanche partagent nos destins, sont vos voisines, nos amis, mes grands-parents. Présenter la migration comme un mal nécessaire peut nous faire gagner une bataille, mais risque de préparer une défaite prochaine.


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Quand le service civil et le parlement se retrouvent

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