Lénine a froid. Cette soirée du 11 octobre 1914 est glaciale. Il y a vingt minutes qu’ils discutent sur le trottoir, rue Caroline, devant la Maison du peuple à Lausanne. L’affrontement avec Plekhanov, qu’il redoutait, l’a fatigué. Il serre les mains, chacun le congratule. Nikolaï Krylenko, Inès Armand et ceux de Baugy descendent vers la gare (LT 04.01.11). Lui va remonter à pied avec Mikhaïl Kedrov vers la villa Rougemont, à Chailly, où il est accueilli pour deux nuits. Ilitch connaît ce camarade depuis l’année précédente, quand il avait accompagné Nadia, à Berne, pour son opération. Il aimait l’écouter jouer du piano. Kedrov avait commencé ses études de médecine à l’Université de Berne, avant de venir les terminer à Lausanne. Un vieil étudiant: 36 ans! Auparavant, il était en Russie, souvent en prison, ou tentant de publier les premiers essais de Lénine, sans grand succès. Ilitch lui en est quand même reconnaissant.

Maintenant, marchant dans la pente, il l’interroge sur la vie à Lausanne. Kedrov dit qu’il s’y sent bien et parle de ses liens avec la Suisse. La sœur de sa femme a épousé un paysan bernois, Christian Frautschi, de Lauenen près de Gstaad, qui a émigré en Russie pour lancer une production de fromage. Les Frautschi ont un fils qui étudie la métallurgie à l’Institut polytechnique de Piter. «Brillant, mon neveu! Il rêve de devenir chanteur d’opéra! Et il est avec nous…» dit Kedrov avec entrain. Il ajoute que l’autre sœur de sa femme a épousé Nikolaï Podvoïski. «Notre Podvoïski?», demande Lénine.

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Nikolaï Krylenko est parti le premier, en 1915. Mikhaïl Kedrov, ayant obtenu son diplôme à Lausanne, l’a suivi l’année suivante. Lénine a toujours la même obsession: la révolution passera par la transformation de la guerre européenne en guerre civile, et il veut s’en donner les moyens. Il fait entrer ses hommes dans l’armée tsariste en décomposition. Krylenko est officier, Kedrov désormais médecin militaire. En été 1917, rentré de Zurich en train grâce à la bienveillance allemande, Lénine réunit tous les cadres du parti qui ont une formation au combat. Il en sort un bureau central des organisations militaires bolcheviques, dont Nikolaï Podvoïski est la figure de proue, avec son beau-frère, Mikhaïl Kedrov, et Nikolaï Krylenko. En octobre, après le coup de force contre le gouvernement provisoire qui tanguait depuis février, Podvoïski devient le premier commissaire du peuple aux Affaires militaires. Kedrov est vice-commissaire. Et Krylenko est nommé commandant en chef de l’armée. L’homme de Baugy part au quartier général de Moguilev, en Biélorussie, pour démettre le général Doukhonine et prendre sa place. L’officier fait mine de résister. Les gardes le tuent à coups de baïonnette.

La guerre civile tant attendue devient une boucherie. Des armées antibolcheviques s’organisent au sud, à l’ouest, au nord, avec l’aide des alliés occidentaux qui se battent encore du côté de Verdun, et tentent d’abattre ce pouvoir révolutionnaire qui a signé une paix séparée avec l’Allemagne. Mikhaïl Kedrov est envoyé au nord pour commander ce front, le plus menacé. Il a emmené avec lui son neveu, Artur Frautschi, ingénieur tout juste diplômé qui vient d’entrer au parti. Le corps expéditionnaire britannique, français et américain cherche à s’emparer des ports. En août 1918, sous leur protection, des députés de l’Assemblée constituante dissoute par Lénine au début de l’année forment à Arkhangelsk un contre-gouvernement qui parviendra à défier Moscou jusqu’au début de 1920.

Après cette défaite, Kedrov et Frautschi sont rappelés à Moscou et entrent dans la police politique qui vient d’être créée. Le cadet, sur l’ordre de Félix Dzerjinski, le premier patron de la Tcheka, doit changer de nom. Il se nomme désormais Artouzov, Artur Artouzov. L’oncle, lui, prend très vite du grade. Il est d’abord responsable du Département spécial, connu sous le sigle OO, dont la fonction est de maintenir la discipline révolutionnaire dans l’armée. Au début de 1920, il est chargé du Département du travail forcé. Peu après, il remonte à Arkhangelsk pour mener une répression féroce contre tous ceux qui ont participé au pouvoir contre-révolutionnaire et ont soutenu les alliés. Mikhaïl Kedrov acquiert dans le nord une réputation d’extrême cruauté. Il exécute de sa propre main, organise des convois pour aller noyer dans les eaux de la mer Blanche les prisonniers par centaines. Il fait preuve d’une telle efficacité dans l’imposition du pouvoir bolchevique par la terreur qu’on l’envoie pour d’autres missions dans le sud. Il est nommé «tchékiste d’honneur» et il reçoit, en récompense, un superbe piano. Mais que se passe-t-il dans sa tête? La rumeur court à Moscou que tant d’horreurs l’ont rendu fou. On le dit en hôpital psychiatrique. Il sort de la Tcheka pour occuper d’autres fonctions moins brutales dans le Plan, les Communications… En automne 1928, Jules Humbert-Droz, membre de la direction du Komintern, passe des vacances avec Kedrov, qu’il connaît bien, à Sotchi. Le Suisse l’observe, et prend des notes: «Une personnalité, d’une grande douceur»; il a de la peine à comprendre qu’un tel «homme ait pu exécuter des dizaines de ses semblables, des otages, lors de la terreur rouge».

Nikolaï Krylenko ne reste pas longtemps à la tête de l’armée. Quand Léon Trotski prend le Commissariat à la guerre, il confie l’Armée rouge à des officiers qui ont une véritable formation militaire. Krylenko devient le procureur impitoyable du Tribunal révolutionnaire puis de la Cour suprême, pendant plus de dix ans. Il a une vision prophétique de la justice soviétique: «Les aveux sincères rendent les preuves inutiles.» Tous les «ennemis du peuple» passent entre ses mains. L’un des premiers est Roman Malinovski, homme de confiance de Lénine dont on découvre après Octobre qu’il était aussi un agent de la police tsariste. C’est un étrange tribunal qui le condamne à mort. Elena Rozmirovitch, qui résidait à Baugy-sur-Clarens avec son mari Alexandre Troïanovski, préside la cour. Elle était rentrée en Russie avec Krylenko, qui en avait fait pour un temps sa femme. Et Malinovski, l’accusé, prétend de son banc que la présidente agit par vengeance parce qu’elle a été, aussi, sa maîtresse…

Artur Artouzov, après l’aventure d’Arkhangelsk, a commencé une carrière époustouflante. Au début des années vingt, il devient le patron du KRO, le contre-espionnage soviétique, et il réussit des opérations qui vont faire de lui une sorte de héros. Aujourd’hui encore, les meilleurs agents des services secrets, dans la Russie de Vladimir Poutine, reçoivent une «Médaille Artouzov».

La plus belle prise du fils du fromager de l’Oberland s’appelle Boris Savinkov. Avant la première guerre mondiale, Savinkov, écrivain de talent, fut un des chefs de l’Organisation de combat, la branche terroriste des socialistes révolutionnaires. Il résidait souvent en Suisse. Il avait même échafaudé, aux Charbonnières dans la vallée de Joux, le plan d’un attentat spectaculaire. En 1917, un temps ministre, il devint l’ennemi acharné des bolcheviques, organisant de Varsovie ou de Paris la plus redoutable opposition armée au pouvoir communiste.

Le plan d’Artouzov pour s’emparer de Savinkov est élaboré en 1922. Un mouvement antiléniniste, entièrement contrôlé par les tchékistes, est mis en place en URSS, avec des réseaux et des émissaires si convaincants que Savinkov accepte de rentrer clandestinement à Moscou. Il se retrouve entre les murs de la Loubianka, pour de longs mois, et finit par se jeter d’un cinquième étage.

Staline est si content d’Artur Artouzov qu’il lui confie le service extérieur du NKVD, l’INO, au moment de la subtile opération de recrutement d’agents parmi les étudiants de Cambridge. Puis il étend son pouvoir au renseignement militaire.

Mais Staline n’est jamais content longtemps. Quand il déclenche la Grande Terreur en 1936, pour remplacer le militantisme bolchevique d’autrefois par la pure servilité, Artouzov est emmené par la troisième vague. Nikolaï Krylenko, qui était devenu ministre de la Justice, par la quatrième. Après son arrestation en janvier 1938, il est soumis à des tortures telles qu’il signe tous les aveux «qui rendent les preuves inutiles». On l’avait enfermé dans une cellule inondée, avec des rats. En août, son procès et son exécution durent vingt minutes. Mikhaïl Kedrov part l’année suivante, sans doute par vengeance de Beria, à qui il avait cherché noise dans le sud, en 1921. Kedrov est arrêté avec son fils, Igor, qui avait résidé dans la villa Rougemont, à Lausanne. Igor devenu tchékiste lui aussi, était au milieu des années 30 un des interrogateurs les plus redoutés de la Loubianka. Il est exécuté. Son père est innocenté, mais Staline le garde sous le coude pour le liquider en 1941.

Artur Artouzov est arrêté le 13 mai 1937. Sous la torture, il finit par avouer qu’il est un espion pour trois puissances, et que le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski l’est aussi. C’est ce qu’on voulait lui faire dire. L’état-major de l’Armée rouge est fauché en juin. Artouzov, avant d’être abattu, parvient à écrire avec son propre sang un message qui clame et démontre son innocence. A-t-il aussi écrit sur le mur de la cellule «C’est le devoir d’un honnête homme de tuer Staline»? C’est ce qu’a dit plus tard Anton Antonov-Ovseenko, le fils d’un de ceux qui avaient pris, en octobre 1917, le Palais d’Hiver.

Prochain épisode: George et Louis-Ferdinand.

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