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Milan Kundera, une jeunesse pragoise

Des intellectuels tchèques s'indignent de la mise en cause de l'écrivain, accusé d'avoir dénoncé un compatriote en 1950, époque complexe. Derrière cette polémique réapparaissent des plaies mal cicatrisées et la relation ambiguë de l'auteur de «L'Insoutenable Légèreté de l'être» avec son pays, qu'il a quitté en 1975.

Il y a ceux qui croient à la vérité des fiches de police. Ceux qui ne leur font aucune confiance. Et ceux que tout ce déballage n'intéresse pas, voire dégoûte. A Prague, «l'affaire Kundera» provoque des polémiques, rouvre des plaies, mobilise les camps. Elle souligne les contradictions d'une société qui n'a pas réglé ses comptes avec le passé, hésitant entre l'oubli et des mises en cause individuelles qui soulagent la mauvaise conscience des anticommunistes de la onzième heure.

La personnalité du héros malgré lui de cette lamentable histoire ajoute à la complexité. Milan Kundera est l'écrivain d'origine tchèque le plus célèbre, très lu, mais diversement apprécié dans son pays, qu'il visite seulement incognito, comme s'il ne voulait rien avoir à faire avec ses anciens compatriotes.

L'«affaire» a commencé avec la publication, lundi 13 octobre, dans l'hebdomadaire Respekt, d'un article fondé sur la découverte dans un dossier de la police d'une fiche remplie le 14 mars 1950 par un fonctionnaire du commissariat du 6e arrondissement de Prague. Selon ce texte, Milan Kundera se serait présenté pour signaler qu'une personne étrangère avait laissé ses valises dans un foyer d'étudiants. Quand l'étranger est revenu prendre ses bagages, deux membres de la police politique, la StB, équivalent du KGB soviétique, l'attendaient.

Il s'agissait en fait d'un jeune Tchèque, Miroslav Dvoracek, qui avait fui en Allemagne après le coup d'Etat communiste de 1948 et qui travaillait alors pour les services américains. Dvoracek fut condamné à vingt-deux ans de travail forcé. Il fut libéré après quatorze ans passés dans les mines d'uranium et profita du Printemps de Prague, en 1968, pour partir vers la Suède. De Paris, Milan Kundera a catégoriquement démenti avoir quelque rapport que ce soit avec cette histoire.

Karel Hvizdala est au nombre des critiques du travail du magazine Respekt. Auteur avec l'ancien dissident et ancien président tchèque Vaclav Havel de A vrai dire, le livre de l'après-pouvoir (Ed. L'Aube, 2007), il regrette le procédé consistant à jeter en pâture au public une fiche de police, hors de tout contexte, sans l'examen fastidieux auquel les historiens dignes de ce nom doivent soumettre les documents. Sans compter que le jeune historien de l'Institut pour l'étude des régimes totalitaires, Adam Hradilek, qui a «découvert» la fiche de police dans le dossier de Dvoracek, est un lointain cousin d'une des protagonistes de l'affaire, la jeune femme chez qui les bagages avaient été déposés.

Ce lien de parenté ne lui interdit certainement pas de faire des recherches, mais amène à poser des questions sur son implication personnelle. «Le pire, dit Karel Hvizdala, c'est que les gens qui écrivent sur la période communiste aujourd'hui emploient le vocabulaire du passé, la langue du passé dans laquelle ils ont été (dé) formés.»

Jiri Dienstbier, un ancien dissident, protagoniste du Printemps de Prague en 1968 et de la révolution de Velours en 1989, ancien ministre des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie démocratique, est également indigné. Il n'hésite pas à parler de maccarthysme. Pour débusquer les «coupables» de collaboration avec le communisme, on a recours aux mêmes méthodes que le régime qu'on dénonce, affirme-t-il. On utilise la matière première policière; on met les «accusés» en demeure de répondre à des questionnaires et on les somme de se justifier. Cela n'a rien à voir avec la recherche de la vérité sur le passé.

Les journalistes de Respekt, un hebdomadaire créé au lendemain de la chute du pouvoir communiste, se défendent d'avoir voulu lancer une chasse aux sorcières. En parlant à Martin Plichta, le correspondant du Monde à Prague, Adam Hradilek entrouvre aussi la possibilité de diverses interprétations: «L'article offre une version probable du déroulement du 14 mars 1950. Cela a pu se passer autrement, les motivations pourraient être différentes, le rôle de chacun plus complexe.»

La rédaction de Respekt s'est interrogée avant de publier les accusations contre Milan Kundera. Puis elle s'y est décidée pour «ouvrir un débat sur le passé, sur les années 1950, sur les gens qui à l'époque «ont fait leur devoir». Mais les mises en cause individuelles et fragiles sont-elles le meilleur moyen de «comprendre»? «Les jeunes n'y comprennent rien», dit Petr Uhl, un autre protagoniste de ce Printemps de Prague, qui fut, renchérit Jiri Dienstbier, «la période la plus libre pour notre pays, alors que, pour ceux qui sont devenus anticommunistes après la chute du régime, en janvier 1990, les années 1949-1989 sont indifféremment considérées comme «le temps de la noirceur».

La «noirceur» régnait en tout cas au début des années 1950, entre le coup de Prague, par lequel les communistes se sont débarrassés de leurs alliés, et la mort de Staline en 1953. L'hebdomadaire Tyden a repris des extraits de Respekt, mais accompagnés d'un article d'un historien sur cette époque, de citations de journaux, de photographies.

C'était le moment où la presse et la radio tchécoslovaques appelaient tous les jours à combattre l'impérialisme, à se montrer vigilants vis-à-vis des espions occidentaux, à pratiquer la délation pour traquer les ennemis du peuple.

Cette mise en perspective est à double tranchant. Elle a le mérite d'inviter les lecteurs à ne pas juger les actes de l'époque avec les critères d'aujourd'hui. Elle laisse toutefois ouverte la possibilité que, sous la pression du système, Milan Kundera ait pu agir comme il le lui est reproché. Dans un article publié par Respekt, Vaclav Havel a lancé une mise en garde: «Jeunes historiens, soyez prudents en examinant l'Histoire!, écrit-il. Sinon vous ferez, de bonne foi, plus de mal que de bien à vos grands-pères.» A propos du «cas Kundera», il ajoute: «Je ne pense pas que cela a eu lieu et n'a pas pu avoir lieu de manière aussi stupide. Même si Kundera est vraiment allé à la police pour annoncer qu'il y avait un espion quelque part, ce qui n'a pas eu lieu à mon avis, il faut essayer - au moins essayer - de le voir dans le contexte de l'époque.» «C'est comme si aujourd'hui, on avait vent de la présence d'un terroriste islamiste», dit un autre écrivain, Ivan Klima.

Vaclav Havel conclut son article par une référence au statut de l'intellectuel: «Il est risqué d'être bon écrivain et d'être célèbre. Mais, de temps en temps, il faut prendre des risques.» Prendre des risques! L'exhortation s'adresse-t-elle à Milan Kundera, auquel nombre de ses compatriotes, en particulier dans le milieu des anciens dissidents, reprochent de s'être tenu à l'écart des malheurs de son pays après son installation en France en 1975? d'avoir refusé en 1977 de se joindre à la charte qui réclamait l'application des accords d'Helsinki et de signer une pétition en faveur de Vaclav Havel, alors en prison? bref: d'avoir joui de «l'insoutenable légèreté de la vie à Paris»?

Communiste convaincu dans sa jeunesse, exclu du parti en 1950 et militant d'un «socialisme à visage humain» à la fin des années 1960, Kundera s'est réfugié dans l'écriture, s'imposant une coupure radicale entre la vie et l'œuvre. Dans le roman, l'individu est privé de toute possibilité d'action sur l'histoire globale. Au contraire, la personne et l'auteur veulent être maîtres de leur vie, jusqu'à rechercher, chez Kundera, une maîtrise totale sur l'édition et la chronologie de la publication de ses livres en tchèque.

Les deux écrivains les plus célèbres de Prague n'ont jamais eu la même conception du rôle de l'intellectuel. En 1969, un débat avait déjà opposé Kundera et Havel. Le premier louait le refus du romantisme et de l'héroïsme, mais appréciait le sens de l'humour des Tchèques, autrement dit le «caractère national» de ce petit peuple qui lui permettait de résister aux visées impérialistes des grandes puissances.

Pour Havel, c'était une manière de détourner le peuple de l'action politique quotidienne, courageuse et dangereuse dans un Etat totalitaire, qui devait s'appuyer non sur «un caractère national» mais sur les valeurs universelles. Les deux rôles se complètent peut-être plus qu'ils ne s'excluent. Jiri Dienstbier, qui vient de se faire élire sénateur pour, dit-il, «contribuer à changer l'atmosphère politique délétère» de la République tchèque, reconnaît que Kundera «a beaucoup fait pour nous, en Europe centrale, par ses romans et ses essais».

Les défenseurs de l'auteur de La Plaisanterie trouvent stupide de chercher dans ses romans une forme d'autobiographie expiatoire qui contiendrait des révélations subliminales sur ses péchés de jeunesse supposés. Son œuvre se suffit à elle-même. Dans les attaques contre Kundera, c'est elle qui est en la cause, avec sa célébrité qui dérange ceux qui se sont toujours satisfaits d'une confortable médiocrité.

Les Tchèques, dans leur grande majorité, ont, à un moment ou à un autre, collaboré avec le régime, forcés le plus souvent par les menaces et le chantage, plus rarement par conviction, a rappelé le sociologue Jiri Pehe, directeur de la New York University de Prague. En soupçonnant Kundera d'avoir été l'un de ceux-là, ils cherchent à surmonter leur mauvaise conscience. «On le ravale au rang des nains que nous sommes», dit Karel Hvizdala avec tristesse.

Milan Kundera a demandé des excuses au magazine Respekt, qui ne semble pas décidé à en présenter. L'affaire alors sera transférée à la justice, comme si les tribunaux étaient, en République tchèque comme ailleurs, les mieux placés pour dire la vérité sur l'Histoire.

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