Traîner des pantoufles. Mettre une jambe dans un jeans, renoncer. Songer à s’installer sur une vraie chaise, la rigide de la cuisine, avant d’échouer comme toujours sur le canapé – moins pro, mais tant pis. La routine du télétravail a repris et, sans compter le retour partiel au bureau cet été, on atteindra bientôt les six mois d’assignation à domicile. Jamais on n’aura autant fixé les étagères du salon pour trouver l’inspiration.

Et passé autant de temps chez soi tout court. Une expérience étrange pour les membres de la génération Y qui avaient, pour la plupart, envisagé leur vie davantage sur les routes qu’«au foyer». La maison jusqu’ici, c’était surtout cet endroit où l’on venait s’affaler à 19h (21h les soirs d’afterwork), devant un docu Netflix ou un expresso déca. Un pied-à-terre entre deux city trips, où le courrier stagne sur le meuble d’entrée, où le ficus résiste avec l’énergie du désespoir, où trop de demi-citrons rabougrissent dans le frigo – avec une bougie parfumée sauge-figue pour donner au tout un air faussement sophistiqué. Bref, une gestion du genre désinvolte, plus How I Met your Mother que Downton Abbey.

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Et puis la pandémie a duré, nous transformant en êtres inéluctablement casaniers. Avec cette réalisation, tardive certes: s’occuper d’un logis où l’on vit à temps plein, à plusieurs qui plus est, n’est pas toujours une mince affaire. Il y a évidemment l’intendance quotidienne et constante des tasses à rapatrier, des miettes et papiers à ramasser, histoire de s’aménager un semblant d’espace (mental) pour travailler.

Courses et sensibilités

Les allers-retours au supermarché qui, sans le luxe des plats de midi croqués sur le pouce, redoublent. Mais qui a l’énergie de cuisiner deux fois dans sa journée? De concocter des plats variés, à plus de quatre ingrédients, et qui ne soient pas d’éternelles déclinaisons des penne-sauce tomate? Sans oublier de soigner le vivre-ensemble, les humeurs et sensibilités de chacun, faisant preuve de compréhension et d’abnégation? Ses parents.

On dit l’enfant profondément ingrat, estimant banals, acquis, les soins et services qu’il reçoit. C’était vraisemblablement mon cas. Je réalise seulement aujourd’hui la charge, mentale et chronophage, des tâches domestiques – et encore, je n’ai ni bébé, ni budget ric-rac. En revoyant ma mère dans la cuisine, penchée sur la liste de courses du samedi matin, j’ai un nouveau et profond respect. On le dit, la gestion d’un foyer est un travail de Sisyphe à temps plein. En expérimentant ne serait-ce qu’un extrait du casse-tête, les plus bohèmes d’entre nous n’auront plus d’autre choix que de le reconnaître.


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