Editorial

Des milliers de fois la mort du petit Aylan

Nausée. Horreur. Emotion. La semaine qui vient de s’écouler a marqué un tournant sur le front de l’asile. Elle a débuté avec les vives réactions engendrées par la découverte, épouvantable, le 27 août, du «camion de la honte», en Autriche, et de ses 71 cadavres de migrants asphyxiés. Puis, il y a eu les photos du petit Kurde de Syrie, Aylan, à Bodrum, le corps raide et la tête dans le sable, qui ont fait le tour du monde. Enfin, des déclarations fortes, notamment de la chancelière allemande, et des balbutiements de politique d’asile européenne commune. Vendredi, c’est le premier ministre britannique, David Cameron, qui a évoqué l’accueil de «milliers de réfugiés syriens supplémentaires».

Un tournant, indéniable. Mais cet élan subit d’humanité va-t-il durer? Un seul petit corps semble avoir permis de réveiller des consciences, de focaliser l’attention sur les drames liés à l’«afflux massif» de migrants. Il est devenu une icône. Mais Aylan, que son père vient d’inhumer à Kobané en même temps que sa femme et son autre fils, il faut le rappeler, n’est pas seul: avant lui, il y en a eu beaucoup d’autres. En quinze ans, plus de 24 000 migrants ont perdu la vie, par noyade ou par asphyxie dans des cales de bateaux, en tentant de rejoindre l’Europe. Depuis le début de l’année, plus de 300 000, déjà, ont traversé la Méditerranée, et 2600 sont morts. Le HCR, qui recense les réfugiés, parle de la crise la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale.

Cette émotion, ces récents drames, qui pour certains ont fait «basculer l’opinion», doivent servir. Et ne pas faire place à l’indifférence, à la banalisation, à l’égoïsme et aux réflexes de fermeture et de repli. Le risque est bien là. On ne fait pas de la politique avec de l’émotion, des bons sentiments et des images qui font le buzz. La question n’est plus de se demander si les médias ont eu raison ou pas de diffuser l’image triste et morbide d’un enfant de 3 ans échoué sur une plage. Ni de s’interroger sur son éventuelle instrumentalisation ou le pourquoi d’un réveil si tardif. Mais bien d’espérer que l’Europe, divisée, en proie à des crispations croissantes, prenne enfin ses responsabilités. Un peu de courage politique!

A son échelle, la Suisse, qui ne connaît pas de «chaos» de l’asile, a de quoi se montrer plus généreuse. Elle a par exemple fait un mauvais choix en supprimant la possibilité de déposer des demandes d’asile à l’étranger, dans les ambassades. Sans cette possibilité, des migrants, qui fuient des guerres et des persécutions, ne voient pas d’autre issue que de se lancer, désespérés, dans des traversées périlleuses. Et alimentent par ricochet le marché lucratif des passeurs. La Suisse a sa part de responsabilité dans ces drames.