Il semble utile, lorsqu’on apprend la mort d’un grand cinéaste, de saisir en peu de mots et du mieux que l’on peut ce qui serait l’essence, ou plus modestement, un des thèmes qui semblait particulièrement cher à ce dernier. Celui de la liberté semble bien en faire partie, peut-être est-il même celui qui traverse le plus sûrement chacun de ses films. Expliquons, exemples à l’appui.

Dans son film culte Vol au-dessus d’un nid de coucou (tiré du roman éponyme de Ken Kesey), le personnage excentrique McMurphy exerce cette liberté à l’endroit non seulement de l’institution psychiatrique mais de la réalité physique elle-même. Il affronte la première en refusant ses normes fixées unilatéralement dont elle use et abuse afin de distinguer le fou de l’homme sain. Pour McMurphy, les prétendus «fous» peuvent être définis tout autrement que par leur folie si tant est qu’on parvient à se défaire des a priori classificatoires et aliénants. En ne présupposant rien quant à leur être, il parvient même à les sauver (ce dont l’institution est incapable). Il leur donne la liberté en les considérant d’abord comme libre et non comme fou. Mais ce n’est pas tout. McMurphy affronte également la réalité physique elle-même: afin de l’emporter sur les interdits édictés par Miss Ratched, il mimera un match de Base-ball alors que la télévision est éteinte. Ce faisant, il démontre que la réalité peut être dépassée par l’exercice de l’imagination, et les normes humaines par une attitude charitable et ouverte.

Liberté d’imagination

La réaction de l’institution ne se fait pas attendre: pour ne s’être pas contenté d’être un «fou» parmi d’autres, il sera «neutralisé» par une lobotomie forcée. Dès lors, l’institution psychiatrique ne se contente pas simplement de classifier les fous, mais aussi de les créer.

Il démontre que la réalité peut être dépassée par l’exercice de l’imagination, et les normes humaines par une attitude charitable

Cette liberté de l’imagination est aussi celle d’Andy Kaufman (qui a réellement existé, à la différence de McMurphy) dans Man on the Moon. Comique et génie de la surprise, il ne se contente pas de suivre des modèles préétablis, des règles comiques admises et des lieux communs qu’il suffirait de réactualiser pour faire rire à coup sûr le public. Son «génie» c’est de jouer à un niveau supérieur et de ne pas se contenter des attentes classiques du public, mais de les prendre systématiquement à revers. Il rejette ainsi toujours plus loin les limites afin de toujours surprendre, de toujours enchanter et émerveiller. Preuve en est que sa propre mort était perçue comme une possible mise en scène de sa part et encore aujourd’hui l’hypothèse qu’il soit en vie semble crédible à plus d’un. Ici, ce ne sont plus les normes qui sont brisées, mais les attentes dont nous sommes inconsciemment les esclaves: attendre quelque chose, c’est déjà décider de l’avenir en le privant de son innocence et de sa liberté.

Liberté morale

Ce qui n’est pas possible doit pourtant l’être, voilà comment on pourrait sommairement formaliser l’essence de toute liberté authentique. Cette maxime improvisée vaut pour ces deux personnages phares du cinéma de Forman que sont McMurphy et Kaufman. Tous deux affrontent ce qu’il y a de figé en l’homme, ce qui s’est en lui sédimenté, et qui, d’une manière ou d’une autre, le pousse à se nuire ou à blesser autrui. Leur liberté est donc aussi morale que psychologique, aussi charitable qu’artistique.

Nous n’avons pris que deux films pour exemplifier notre idée, mais on s’assurera que la liberté est aussi présente dans Amadeus, Larry Flynt, et bien sûr dans la comédie Hair, en se faisant une joie de les regarder à nouveau, et de se rendre ainsi, soi-même plus libre.


Notre hommage au cinéaste: Milos Forman, mort d’un rebelle

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.